Entre Flaubert et Rancière : le sort du métadiscours politique dans la fiction de la IIIe république

dimanche 4 mai 2014, par Nicholas White

Thèmes : Littérature | fiction

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L’auteur tient à remercier Holly Woodson pour ses conseils perspicaces.

La Troisième République : époque ambiguë qui, par ses compromis, parvient à éviter un retour à la monarchie héréditaire et à l’empire napoléonien ; époque que l’on peut qualifier après coup comme celle où le républicanisme s’affirme pour de bon comme la forme gouvernementale préférée par la France et par les Français ; mais époque – on le sait bien – dont les premiers mois sont ensanglantés non seulement à cause de la guerre contre les Prussiens mais aussi à cause de la guerre civile de la Commune. Ce traumatisme est rejoué plus tard dans les romans forcément politiques de la Commune : non seulement La Débâcle de Zola mais aussi La Commune des frères Margueritte, L’Insurgé de Vallès, Philémon et La Colonne de Lucien Descaves, et L’Apprentie et L’Enfermé de Gustave Geffroy. C’est tout le paradoxe d’une année où la France trouve une forme de gouvernement capable de durer – malgré tous les zigzags en route – mais où elle se caractérise, aussi, par ses clivages internes. Paradoxe donc, mais non pas contradiction.

Le sujet de cet article semble inviter à une analyse de la multiplicité des romans politiques qui caractérisent l’autodiagnostic idéologique de la Troisième République, surtout si l’on remonte à l’article d’Aimé Dupuy publié en 1954 dans les pages de la Revue française de science politique. Dupuy y définit, de façon assez étroite, il faut l’avouer, le roman politique comme

[…] celui qui, centré sur tel ou tel régime, provoque, chez l’écrivain intéressé par le sujet, la peinture réaliste de ce régime, dans sa naissance, ses aléas, ses crises ou sa chute, avec ses patrons et ses adversaires, ses leaders ou ses partisans, de l’électeur à l’élu, du parlementaire à l’homme au pouvoir, avec les réactions qu’implique l’action gouvernementale sur le « pays légal » ou sur « le pays réel [1].

Dupuy y voit la « rencontre de l’écrivain et du citoyen, c’est-à-dire de ceux des hommes de lettres qui n’oublient pas qu’ils appartiennent à la cité ». Il commence par trouver une référence à cela dans une des lettres du héros de Senancour  : « Ma cité est heureuse si les choses sont réglées, si les pensées sont connues. Il ne lui faut plus qu’une bonne législation. » S’ensuit une présentation de Stendhal, Balzac, L’Honnête Femme par Louis Veuillot, et Flaubert, avant qu’il ne se tourne vers Zola, Histoire du plébiscite d’Erckmann-Chatrian de 1872, Numa Roumestan d’Alphonse Daudet, et surtout les romans de Maurice Barrès : Les Déracinés, Le Jardin de Bérénice, L’Appel au Soldat et Leurs Figures. Devant ce que Jules Lemaître appelle les « Folies-Bourbon », Barrès est, selon Dupuy, « l’antiparlementariste par excellence », celui à qui la comtesse de Loynes aura demandé, avant qu’il ne fasse la carrière politique que l’on sait, « Vous n’êtes peut-être pas fait pour la politique ? ». Tous ces auteurs, toutes ses œuvres sont, à partir de Zola, fruits de la Troisième République...

Mais il existe un arrière-pays romanesque où le politique s’impose sur la politique. Ce qui s’y impose surtout, c’est la façon dont certains romans de la Troisième République problématisent la notion d’un métadiscours politique : d’une part, cela se manifeste dans la représentation de l’interaction du privé et du public, ce que nous verrons en évoquant deux romans et politiques et sentimentaux écrits dans les années 1890 par un certain Édouard Rod, deux romans dont le héros est un homme politique, Michel Teissier [2] ; d’autre part, dans la performance textuelle d’une certaine « sous-politique », que nous repérons dans le contraste dans l’Histoire du second Empire de Zola entre le traitement explicite (et, ajoutons-le, mimétique) de la politique comme thème et la politisation de la voix narrative (politisation utopiste qui désarme les exigences de l’illusionnisme mimétique auquel Zola est censé s’attacher).

Observons ainsi le sort du roman politique de la fin du XIXe siècle après la parution en 1876 de Son Excellence Eugène Rougon, le roman politique par excellence de la Troisième République. Comme le démontre Zola, le genre du roman est éminemment capable de mettre au jour les mélodrames affectifs de la vie privée des hommes politiques. En braquant les feux sur le diptyque d’Édouard Rod au sujet de la carrière publique et la vie familiale d’un politicien fictif, réfléchissons momentanément sur la manière dont les romans de l’époque appréhendent les débats sur le divorce avant et après la Loi Naquet de 1884 pour examiner la qualité éventuellement réflexive – et donc perverse - des discours parlementaires [3]. Ceci malgré les premiers mots du livre de Nelly Wolf sur ce qu’elle nomme le Roman de la démocratie : « On croit que les romans parlent d’amour. Il serait plus juste de dire qu’ils parlent des affaires humaines. L’amour, étranger au monde, antipolitique, est une hypothèse que les romanciers opposent à un monde dévoré par la politique [4] ». Des préoccupations historiques autant qu’esthétiques nous révèlent des textes littéraires depuis longtemps oubliés qui sont supposément devenus illisibles, précisément parce que leur lisibilité est si ennuyeuse. Nous sommes alors confrontés à un problème critique qui n’est pas dissemblable à celui qu’affronte l’auteur de Madame Bovary  : savoir comment trouver l’intéressant au cœur de la banalité et comment rendre intéressant ce qui est apparemment ennuyeux.

Édouard Rod (1857-1910) a depuis longtemps sombré dans l’oubli en raison, d’une part, de la dépendance pédagogique au canon romanesque et, d’autre part, de l’excavation critique des marges culturelles. Et l’on comprend bien pourquoi l’esthétique du modernisme a écarté les accomplissements des grands patriarches du roman fin de siècle. Le meilleur exemple d’un fils perdu de cette histoire littéraire est peut-être Paul Bourget – et comme Bourget, Rod aborde la question du divorce.

Le diptyque d’Édouard Rod fournit un fragment de l’histoire de la vie familiale et ses représentations. La Vie privée de Michel Teissier met en scène Teissier, : son succès comme publiciste du journal Ordre lui a ouvert une carrière politique brillante à droite, il a été nommé vice-président de la Chambre des députés et est sur le point de devenir ministre. Son talon d’Achille est la force et l’authenticité de son désir adultère pour une jeune femme, Blanche Estève, fille d’un vieil ami, Raoul. Le premier roman retrace ses vaines tentatives pour résister à ce désir, sous la tutelle d’un autre ami d’enfance, Mondet, dont le commentaire moral renseigne le lecteur. Dès que son épouse Suzanne se rend compte qu’il n’y a pas d’autre solution, elle propose à Michel de divorcer. Le premier roman se termine sur l’image des nouveaux mariés, Michel et Blanche, dans un train en partance pour Rouen, d’où ils espèrent rejoindre l’Angleterre et y trouver l’anonymat.

Bien que la première femme de Michel meure au début du deuxième roman, le divorce a déjà produit une tension entre les rôles amoureux et paternel de Teissier qui va définir le sort de son second mariage. Ses filles sans mère, Annie et Laurence, envahissent son second mariage qui s’est installé à Clarens. Michel, de moins en moins droitier, se plaît à imaginer un retour à la vie publique, politique et parisienne malgré le risque du scandale. Tout au long de ce deuxième roman, le sentiment croissant que le rapport entre Blanche et Michel fût dès le début mal orienté est alimenté par la crainte de Blanche de perdre son mari, sensible aux séductions de Paris, de la politique et de la gauche sous la bannière de laquelle il va se présenter aux élections en Haute-Savoie.

Le dernier chapitre résout certaines questions de l’intrigue, mais de façon à laisser ouvert l’avenir. Les conseils candides de Mondet conduisent à une rupture supplémentaire, de type homo-sociale, puisque Michel se tourne à nouveau vers sa seconde femme, Blanche. Les lettres que Michel adresse à Blanche révèlent une tendresse retrouvée dans une culpabilité partagée : « Nous avions fait, chérie, une grosse faute : la vie est double, nous l’avons oublié, et nous avions ainsi rompu l’équilibre de ses deux parties [5] », écrit-il, en cherchant l’exil et l’intimité absolue. Michel espère qu’après son retour à la vie publique, les « heures noires » de leur mariage vont passer – l’homme une fois de plus s’immergeant dans la vie publique plutôt que de faire face aux problèmes de la vie domestique. Mais un prix est payé, la mort de sa fille Annie, et Michel ne peut pas résister à une économie éthique dont le principe ressemble à un conservatisme fataliste : « il saisissait le privilège si ténu, presque invisible, qui faisait de cette enfant morte la martyre de ses désirs atteints, la victime expiatoire, et peut-être pas la dernière, de sa chère et belle et douce erreur [6] ». Immédiatement après ce décès, son retour à la vie publique est confirmé par un télégramme portant la nouvelle de sa victoire électorale. Le deuxième roman commence et se termine donc par la mort de femmes de la première famille de Michel. A la fin du livre, le lecteur résiste mal à l’impression que d’autres mésaventures attendent Blanche (qui devra elle-même vieillir) et Laurence (qui remplacera sa sœur) du fait qu’elles incarnent les positions subjectives des disparues, Suzanne et Annie. À la fin du premier roman, le désir passionné a conduit Michel loin de sa première famille ; à la fin du second, le désir politique le conduit loin de la quiétude familiale de son nouveau foyer dans un retour à l’incertitude de la vie publique, et aux possibilités narratives de Paris.

Cette tension entre désir et politique se retrouve évidemment ailleurs, par exemple dans Le Démon du Midi (1914) de Paul Bourget, qui raconte l’histoire de Louis Savignan, écrivain catholique, sollicité pour briguer un siège aux élections législatives en Auvergne, où il cède à une passion adultère pour son ancienne fiancée Geneviève de Soléac, maintenant l’épouse d’un certain Calvières. Mais au-delà de cette classique imbrication de la vie de l’homme privé et celle de l’homme public, on trouve chez les romans de Rod une acuité, une réflexivité même, favorisée par l’intérêt de l’auteur pour la loi Naquet, cette nouvelle formulation légale (et donc publique) qui ouvre de nouvelles les possibilités de la vie affective (et donc privée). Car précisément à cause de son amour secret pour une autre femme, Teissier s’oppose à la nouvelle loi sur le divorce, une loi qu’il sera néanmoins tenté d’employer pour façonner cette « seconde vie ».

Le livre de Nelly Wolf précédemment cité tire profit d’une double contextualisation du terme-clé de la modernité : le contrat – à la fois, contrat social et contrat narratif. Mais n’oublions pas l’importance de ce même vocabulaire du contrat dans la conceptualisation du divorce. Le sacrement du mariage, on le sait bien, est redéfini par la Révolution comme contrat, surtout dans la première loi du divorce en 1792. Et selon Wolf, il existe un lien fondamental entre genre littéraire et système politique : « Le roman apparaît à nos yeux comme une véritable analogie de la démocratie, en ce sens qu’il fournit, dans ses fictions, ses modes narratifs et sa langue, un équivalent des expériences fondatrices de celle-ci » [7] ». Et cette épistémologie mi-arrogante, mi-incertaine, se trouve non seulement dans le domaine des sciences naturelles, mais aussi dans la littérature, surtout dans le genre de littérature mimétique qui dépend de la rhétorique des sciences naturelles. Le roman lui-même exhibe son propre désir épistémophile, si l’on peut dire, dans ses formes réaliste et hyperréaliste, c’est-à-dire naturalistes. E si l’on reprend la distinction faite par Jacques Rancière entre la politique (c’est-à-dire l’émergence de voix auparavant refoulées) et ce qui persiste autrement (et normalement), c’est-à-dire la police, il est intéressant de se rappeler la perspective d’une des analyses anglophones les plus influentes du roman classique, le livre de D.A. Miller sur The Novel and the Police, qui promeut une lecture plus ou moins foucauldienne du savoir-pouvoir narratif du roman anglais du XIXe siècle. Selon lui, cette théorie esthétique de l’omniscience a mal servi et Balzac et Zola, qui se sont retrouvés coincés entre les XXe et XVIIIe siècles : le XXe siècle trouvant diverses façons de déconstruire les revendications grandioses de la fiction mimétique du XIXe siècle en raison du désir de celui-ci de construire son propre Gesamtkunstwerk  ; et le XVIIIe siècle, dont le penchant pour l’autoréflexivité et le ludisme sont bien connus, se rendant déjà compte de la naïveté de l’illusionnisme mimétique. Une autoréflexivité et un ludisme dont l’héritage se lit d’ailleurs dans les romans de Stendhal : dans sa réception sinon dans son écriture, Lucien Leuwen est, on s’en souviendra, un roman fin-de-siècle.

On devrait remercier une génération de chercheurs dix-neuviémistes qui sont parvenus à démontrer que le roman du XIXe siècle est moins simple, et simpliste, qu’on ne le pensait. Ils y ont réussi non pas en niant les différences paradigmatiques entre les littératures de différentes époques, mais en reversant à cette littérature du soi-disant « stupide XIXe siècle » la densité des discours – par exemple celle du discours médical et proto-psychanalytique, aussi bien que celle du discours journalistique. Prenons l’exemple d’Émile Zola. On ne peut nier son désir d’imposer sur ses intrigues fictives une autorité métatextuelle – comme dans le dernier roman des Rougon-Macquart, Le Docteur Pascal, qui est une mise en abyme pré-gidienne de l’acte de mettre au point l’histoire familiale des dix-neuf romans que l’on vient de lire ; une mise en abyme qui impose rétrospectivement une grille scientifique sur le projet zolien. Mais la doxa étant ce qui va de soi, ou va sans dire, ce refus chez Zola de se taire sur le plan métatextuel finit par mettre en cause l’ethos naturaliste.

On se rappelle la distinction célèbre, ou fameuse car problématique, entre la politique et le politique, une distinction souvent exprimée en anglais par la différence entre le substantif « politics » (la politique) et l’adjectif nominalisé « the political » (le politique). Après ces pr¬é-textes politiques que sont La Fortune des Rougon et La Conquête de Plassans, Zola écrit son propre et véritable roman politique (c’est-à-dire de la politique), selon la formule d’Emily Apter : « une biographie du pouvoir concrétisé dans les institutions politiques [8] ». Si l’on ne peut plus ignorer, depuis les travaux d’Henri Mitterand, l’importance de l’expérience de Zola comme journaliste parlementaire (et donc documentariste naturaliste), il faut également remarquer les deux sens de la circulation entre fiction et politique : non seulement le discours politique dans la fiction, mais aussi la fiction dans le discours politique (et dans ce cas-ci, non seulement ce que nous appelons en anglais « spin » ou, en communication, le « storytelling » ou la « communication narrative », mais aussi l’imagination fictionnalisante du journalisme politique). Collaborateur dans les dernières années de l’Empire du périodique libéral La Tribune, Zola persifle la comédie de l’institution parlementaire, en imaginant une séance du corps législatif au cours de laquelle Victor Duruy, ministre de l’Instruction publique, prononcerait devant les députés – appelés « jeunes élèves » – un discours intitulé Du danger qu’une nation court en s’occupant de ses affaires  :

Ah si elle écoutait nos conseils, elle laisserait là le soin de ses affaires publiques, qui lui cause tant de tracas.[…] Voulez-vous un exemple ? Voici les élections qui approchent.[…] Ne vaudrait-il pas dix fois mieux pour sa paresse qu’elle laissât le gouvernement nommer les députés ? Pendant ce temps elle se réjouirait au soleil.[…] Puisque [l’unique gouvernement] consent à faire la besogne entière, remercions-le et dormons en paix [9].

Dans ses écrits journalistiques, Zola fictionnalise déjà la vie politique parlementaire. L’année même de la parution de Son Excellence, il écrit le premier, avant Germinal (1885), de ses plus grands romans du peuple : L’Assommoir, paru en feuilleton en 1876 et en volume au début de l’année suivante. Deux romans du peuple, mais aussi deux romans politiques au sens large du terme. Germinal est le roman du syndicalisme et de la grève, c’est-à-dire un récit de vies explicitement politisées, de vies où le rôle de la politique s’affirme distinctement. Mais la politique précise de Zola dans ce roman est moins qu’évidente, et on se souviendra du débat critique sur le socialisme ou l’antisocialisme du roman. Est-ce que le roman est révolutionnaire ? Ou est-ce que la conclusion du roman avertit le lecteur bourgeois : sans les réformes nécessaires, on risque le retour de la révolution ? L’Assommoir, par contre, est un récit de vies où la politique est supprimée et remplacée soit par les désirs bourgeois de cette femme du peuple qu’est Gervaise, soit par la fainéantise de personnages masculins qui font semblant de s’engager politiquement. C’est ainsi qu’au premier chapitre, après l’absence nocturne de Lantier, Coupeau essaie de réconforter Gervaise en se servant de la politique comme alibi fictif, non pour protéger Lantier, mais pour protéger le cœur de Gervaise :

— Allons ! le bourgeois [Lantier] n’est pas sage, n’est-ce pas ? … Ne vous désolez pas, madame Lantier. Il s’occupe beaucoup de politique ; l’autre jour, quand on a voté pour Eugène Sue, un bon, paraît-il, il était comme un fou. Peut-être bien qu’il a passé la nuit avec des amis à dire du mal de cette crapule de Bonaparte [10].

Une fiction de la politique dans cette fiction du politique, le politique s’infiltrant là où, sous le second Empire, la politique ne va plus. La vacuité de la conversation politique se fait entendre au troisième chapitre, à un moment difficile, qu’il convient de citer intégralement : celui du repas de noce de Gervaise et Coupeau :

Dans le silence, M. Madinier causait politique.

— Leur loi du 31 mai est une abomination [11]. Maintenant, il faut deux ans de domicile. Trois millions de citoyens sont rayés des listes… On m’a dit que Bonaparte, au fond, est très vexé, car il aime le peuple, il en a donné des preuves. Lui, était républicain ; mais il admirait le prince, à cause de son oncle, un homme comme il n’en reviendrait jamais plus. Bibi-la-Grillade se fâcha : il avait travaillé à l’Élysée, il avait vu le Bonaparte comme il voyait Mes-Bottes, là, en face de lui ; eh bien ! ce mufle de président ressemblait à un roussin, voilà ! On disait qu’il allait faire un tour du côté de Lyon ; ce serait un fameux débarras, s’il se cassait le cou dans un fossé. Et, comme la discussion tournait au vilain, Coupeau dut intervenir. — Ah bien ! vous êtes encore innocents de vous attraper pour la politique !… En voilà une blague, la politique ! Est-ce que ça existe pour nous ?… On peut bien mettre ce qu’on voudra, un roi, un empereur, rien du tout, ça ne m’empêchera pas de gagner mes cinq francs, de manger et de dormir, pas vrai ?… Non, c’est trop bête ! Lorilleux hochait la tête. Il était né le même jour que le comte de Chambord, le 29 septembre 1820. Cette coïncidence le frappait beaucoup, l’occupait d’un rêve vague, dans lequel il établissait une relation entre le retour en France du roi et sa fortune personnelle. Il ne disait pas nettement ce qu’il espérait, mais il donnait à entendre qu’il lui arriverait alors quelque chose d’extraordinairement agréable. Aussi, à chacun de ses désirs trop gros pour être contenté, il renvoyait ça à plus tard, « quand le roi reviendrait. » — D’ailleurs, raconta-t-il, j’ai vu un soir le comte de Chambord… Tous les visages se tournèrent vers lui. — Parfaitement. Un gros homme, en paletot, l’air bon garçon… J’étais chez Péquignot, un de mes amis, qui vend des meubles, Grande-Rue de la Chapelle… Le comte de Chambord avait la veille laissé là un parapluie. Alors, il est entré, il a dit comme ça, tout simplement : « Voulez-vous bien me rendre mon parapluie ? » Mon Dieu ! oui, c’était lui, Péquignot m’a donné sa parole d’honneur. Aucun des convives n’émit le moindre doute. On était au dessert [12].

L’Assommoir s’affirme alors comme l’antithèse de cette autre étude du régime réactionnaire du XIXe siècle, Le Rouge et le Noir, où l’absence de la politique dans le salon de la Môle risque de faire dormir debout… Zola comme anti-Stendhal ? Certes, chez Zola la présence du discours politique radical dans la conversation des hommes du peuple ne guérit pas de la nausée politique qu’inspire le régime impérial, en raison de son incapacité à faire agir ses principes politiques - ou, si l’on veut, en raison de ce que l’on pourrait appeler son « hyper-non-performativité ». Qui plus est, cette conversation n’offre qu’une version banale de la politique, motivée non par les prises de position idéologiques qui se fabriquent très tard le soir dans Germinal, mais par des partis pris autobiographiques. Dans ce passage, ce n’est pas la politique qui tient lieu de métadiscours – ni chez Madinier, le républicain avec son penchant napoléonien, ni chez Bibi-la-Grillade, l’anti-bonapartiste, ni chez Lorilleux, le monarchiste superstitieux ; c’est Coupeau qui glose cette banalité en promulguant une version ouvrière de cette dépolitisation « sur-politisée » typique de l’hyper-esthétisme du second Empire (pensons bien sûr à Gautier, Baudelaire et Flaubert). Au dire de Jacques Rancière :

L’expression « politique de la littérature » implique que la littérature fait de la politique en tant que littérature. Elle suppose qu’il n’y a pas à se demander si les écrivains doivent faire de la politique ou se consacrer plutôt à la pureté de leur art, mais que cette pureté même a à voir avec la politique [13].

La politique, ou plutôt le politique de L’Assommoir se trouve ailleurs. En face de cette mise en parenthèses de la politique, Zola se sert des forces performatives de la fiction pour mettre en scène une imbrication du bourgeois et du prolétarien sur le plan de l’organisation narrative – ce qui n’avait guère été possible en réalité durant ce règne réactionnaire. Par son usage du style indirect libre et de l’argot urbain (malgré, ou au-delà de tous les problèmes d’anachronisme posés par l’usage par Zola du dictionnaire créé par Delvau de la soi-disant « langue verte »), Zola trouve une réponse symbolique à ce problème de représentation mis en lumière par la référence de Madinier à la loi du 31 mai 1850 [14]. En jouant sur la double signification de « voix » comme vote et comme vibration des cordes vocales, Zola permet à l’argot populaire d’exercer son influence sur la voix du narrateur, une voix traditionnellement lisible et bourgeoise [15]. Si la loi de la mimesis interdit la représentation politique du peuple pendant l’époque dépeinte dans ce roman, la représentation fictionnelle permet à Zola d’imaginer une cohabitation linguistique du peuple et de la bourgeoisie, et donc une reconstruction narratologique du rêve utopiste de 1848 d’un véritable contrat républicain trans-social. Ce faisant, Zola politise le style indirect libre flaubertien, et – si l’on me permet l’expression – « flaubertise » le roman politique. Ceci est la troisième des trois réponses de Nelly Wolf au problème suivant :

Comme genre démocratique, comme mise en intrigue de la communication démocratique, le roman doit-il inclure ce qui est exclu ou doit-il maintenir l’exclusion ? Dilemme suivant : opter pour le réalisme linguistique intégral au détriment de la communication générale et de la lisibilité du texte, ou pour la communication générale au détriment de la démocratie réelle [16].

Ceci dans un chapitre qui, par référence au « partage du sensible » de Rancière, s’intitule « le partage de la langue ». Pour Rancière :« la politique commence précisément quand ceux et celles qui n’ont pas le temps de faire autre chose que leur travail prennent ce temps qu’ils n’ont pas pour prouver qu’ils sont bien des êtres parlants, participant à un monde commun, et non des animaux furieux ou souffrants » [17].

Cependant, l’exemple chez Nelly Wolf d’un texte où la langue du narrateur elle-même est contaminée par l’hétérogénéité linguistique des personnages représentatifs de l’hétérogénéité sociale, c’est la Trilogie de Jules Vallès. Cela veut-il donc dire que Flaubert, Zola et Vallès ne sont pas, en fin de compte, si distants l’un de l’autre ? Après Sartre et Rancière, on peut bien disputer des qualités soit aristocratiques, soit démocratiques de l’obsession stylistique de Flaubert. Mais sans vouloir exagérer le succès de ses effets linguistiques, l’on pourrait aussi voir dans L’Assommoir un véritable roman expérimental, une expérience stylistique que Zola ne répétera pas dans la même mesure, malgré les occasions que lui offrent ses romans postérieurs qui traitent du peuple. Dans la Grande Encyclopédie (véritable mine d’or pour l’étude de la fin du XIXe siècle), André Lichtenberger fait débuter le dernier paragraphe de son long article de quinze pages sur la « Politique (Science) » en décrivant la science politique comme, « malgré ses prétentions, la moins désintéressée des sciences ». Peut-être n’est-ce donc que la qualité « méta » ou réflexive qui puisse sauver tout discours politique de ses partis pris – y compris le nôtre.

par Nicholas White

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Pour citer cet article :

Notes

[1] A. Dupuy, « Esquisse d’un tableau roman politique français », Revue française de science politique, 1954. Mais n’oublions pas le propos de Robert Badinter : « Le roman politique n’est cependant pas un genre en soi, comme le roman policier ou le roman d’amour. » Préface à M. Mopin, Littérature et politique : Deux siècles de vie politique à travers les œuvres littéraires, Paris, La documentation française, 1996, p.XI.

[2] É. Rod, La Vie privée de Michel Teissier, Paris, Perrin, 1893, & La Seconde vie de Michel Teissier, Paris, Perrin, 1894.

[3] Pour une analyse socio-littéraire des romans français qui traitent de la question du divorce au XIXe siècle, voir N. White, French Divorce Fiction from the Revolution to the First World War, Oxford, Legenda, 2013.

[4] N. Wolf, Le Roman de la démocratie, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2003, p.5.

[5] É. Rod, La Seconde vie de Michel Teissier, op.cit., p.302.

[6] Ibid., p.312.

[7] N.Wolf, op.cit., p.6.]

Ô Bakhtine, où es-tu ? Pourtant, on sait bien que les romans mimétiques affirment leur propre autorité métadiscursive par le biais de leur soi-disant objectivité quasi scientifique et de leur omniscience narrative. Mais l’insistance du sentimental dans ce genre de roman permet à cette même littérature d’ironiser ces revendications métadiscursives. Et dans cette optique, le roman politique s’ouvre à une problématique épistémologique encore plus large.

On trouve maints exemples au XIXe siècle d’une épistémologie totalisante courante qui semble à certains moments confiante, voire arrogante, coupable d’ « hybris » et, à d’autres, nerveuse, angoissée, incertaine de ses propres capacités. Qu’on se rappelle la formulation d’Emmanuel Bouju : « La crise de l’autorité, susceptible de définir en elle-même et jusqu’à nos jours toute la période moderne, ne signifie aucunement faillite de la notion d’autorité, en particulier dans l’ordre de la littérature[[« Quoi ? L’autorité », dans E. Bouju (sous la direction de), L’autorité en littérature, Rennes, PUR "Interférences" / Cahiers du Groupe phi, décembre 2010, p. 8-16.

[8] E. Apter, « Politics « small p » : Second Empire Machiavellianism in Zola’s Son Excellence Eugène Rougon  », Romanic Review, t.102.3-4 (mai-novembre 2011), p.412.

[9] E. Zola, Oeuvres completes, Paris, Cercle du livre précieux, 1969,t.XIII, p. 152-153. Voir Y. Guchet, Littérature et politique, Paris, Armand Colin, 2000, p.215-216.

[10] E. Zola, L’Assommoir dans Les Rougon-Macquart, Paris, Gallimard, 1961, t.II, p.377.

[11] Référence à la loi du 31 mai 1850 qui restreignait le corps électoral en imposant de nouvelles conditions à l’exercice du droit de vote. Malgré l’adoption récente du suffrage universel masculin par la Deuxième République en mars 1848, près d’un tiers des citoyens fut ainsi exclu des listes électorales.

[12] E.Zola, L’Assommoir, op.cit, p.455.

[13] J. Rancière, Politique de la littérature, Paris Galilée, 2007, p.11.

[14] J. Rancière fournit ailleurs les termes dans lesquels on pourrait comprendre le défi provocateur dans ce choix linguistique zolien : « Celui que l’on ne veut pas connaître comme être politique, on commence par ne pas le voir comme porteur des signes de la politicité, par ne pas comprendre ce qu’il dit, par ne pas entendre que c’est un discours qui sort de sa bouche. » Aux bords de la politique, Paris, La Fabrique, 1998, p.178. Contre cette « mésentente » stratégique de la doxa bourgeoise s’affirme dans L’Assommoir « cette part des sans-part » (J.Rancière, La Mésentente, Paris, Galilée, 1995, p.28).

[15] Le lecteur contemporain aurait sans doute compris le surcodage sexuel et politique des chansons risquées de L’Assommoir, qui révèlent ainsi un problème pour tout régime autocratique : comment faire taire la promiscuité de la connotation ? Comment imposer un tabou étanche où la dénotation (obéissant de façon plus ou moins directe à la police) abolit tout contre-discours ?

[16] N.Wolf, op.cit., p.76.

[17] J.Rancière, Politique de la littérature, op.cit., p.12.

 

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