Le socialisme aujourd’hui : expérimentation et inclusions

lundi 1er mai 2006, par Michael Walzer

Traduction : Pauline Thévéniaud

Thèmes : Justice sociale

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Référence : Article publié dans Raison publique, n° 4, mai 2006, pp. 9-12.

Il y a quatre-vingt-dix ans, à la veille de la Première Guerre Mondiale, la plupart des socialistes croyaient :
- que l’histoire avait un sens, et que l’on en avait une connaissance scientifique ;
- que la classe ouvrière était l’agent d’un progrès historique dont le socialisme serait l’aboutissement nécessaire ;
- que la bourgeoisie était condamnée à la défaite et à la disparition et que c’était une bonne chose ;
- que la marché, assimilé à la bourgeoisie, allait lui aussi disparaître, remplacé par une économie centralisée ;
- que la religion, le nationalisme et toutes les autres idéologies bornées allaient laisser la place à la sécularisation, à la science et à l’internationalisme de la classe ouvrière ; et
- qu’après la révolution, il en serait fini de l’oppression, de l’exploitation, ou de la tyrannie, et que, par conséquent, il n’y aurait plus de conflits sociaux.

Toutes ces croyances se sont révélées erronées, falsifiées par la « réalité » qui était pourtant supposée être l’alliée des socialistes tant sur le plan épistémologique que politique. Cette liste a des accents d’orthodoxie archaïque ; elle n’est défendue aujourd’hui que par un petit groupe de sectaires et quelques professeurs.

Encore faut-il noter qu’il existe une version du socialisme, que j’appellerai « social-démocrate », qui demeure aujourd’hui une force politique majeure, à peu près partout dans le monde occidental (sauf dans mon pays, hélas), et reste si fermement établie, depuis 1914, qu’elle a été capable de résister aux puissants assauts de la politique de droite. La théorie socialiste s’est le plus souvent trompée ; mais l’application concrète du socialisme était juste, au moins à certains moments. Je ne suis pas en train d’essayer d’expliquer les failles philosophiques. Elles sont une caractéristique constante de la vie politique, sans pour autant induire que cela est insignifiant : la tyrannie communiste est en partie dérivée de la volonté de vivre en fonction d’une théorie, qui fût imposée de force aux individus, alors même qu’elle était fausse. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est le succès de la pratique socialiste – radicalement incomplète et sans doute révocable, mais néanmoins spectaculaire. Ceci fût la tâche de politiciens démocratiques, dont certains étaient opportunistes, lâches ; mais tous avaient nécessairement un lien (le plus souvent mais jamais entièrement) avec leurs militants de la classe ouvrière. La régularité de leur relation était scandée par les élections et, à tour de rôle, exigée par une révision continue de la théorie. La social-démocratie est la meilleure compréhension, en tant que socialisme révisé, au sein du débat démocratique. Il est, là encore, évident que la social-démocratie est une réalisation qui n’est ni achevée ni sans problèmes. Mais ses deux principes fondamentaux sont considérablement acceptés et au moins partiellement mis en vigueur au sein de l’Union Européenne. Les politiciens opposés, en privé, à ceux-ci sont peu enclins à reconnaître cette opposition en public. Ces deux principes sont : premièrement, que tous les citoyens doivent être inclus en des termes équitables dans la communauté politique – c’est le principe démocratique ; et deuxièmement, que cette communauté est collectivement responsable du bien-être, ou au moins du bien-être minimal, de tous ses membres – c’est le principes social.

Nul ne doit être exclu de la participation politique, du partage du pouvoir démocratique à cause de sa classe, de sa race, de sa religion ou de son genre. Et tous les concitoyens doivent faire entendre des revendications en faveur des autres : les démunis doivent être aidés. Qui d’autres que les sociaux-démocrates se sont battus pour ces deux principes – peut-être pas avec une cohérence absolue, mais le plus souvent ? Quel autre mouvement politique a été l’allié de tous les groupes – ouvriers, juifs, noirs, femmes, immigrés – demandant des droits politiques et des allocations sociales ? Le type de la participation démocratique (spécifiquement pour les immigrés) et l’extension du fond social (spécifiquement dans les temps difficiles) : telles sont les difficultés et les problèmes récurrents : il n’y a pas de « fin de l’histoire » même quand ils se sont enfin stabilisés. Aujourd’hui, le socialisme nécessite une expérimentation continue des différentes formes d’inclusion et des différentes méthodes d’aide sociale. Toute l’Europe est encore démocratique, à l’heure actuelle, et toute l’Europe connaît un certain niveau de fond social. Le filet de sécurité est la réalisation du coeur de la social-démocratie, et la liste de ce que cette sécurité requiert quand elle est convenablement comprise est très longue : pension de retraite, allocation chômage, assurance maladie, protection de l’enfance, bourse scolaire, et tous les impôts sur la recherche du bénéfice qui sont nécessaires pour protéger le public de la pollution environnementale, des mauvaises conditions de travail, et des produits douteux, etc. Rien de cela n’a été obtenu facilement, bien qu’il soit facile d’oublier les longues luttes politiques une fois qu’elles ont été remportées, ou même que partiellement gagnées.

La passion pour l’égalité est sous-jacente aux deux principes de la social-démocratie. Depuis le début, l’inclusion politique et le fond social ont été un but puissamment négatif : ils ont signifiés mettre fin à toutes les formes de soumission et de servitude humaine - premièrement aux inégalités des sociétés traditionnelles, déjà ébranlées par le capitalisme, puis aux inégalités propres au capitalisme lui-même. J’ai déjà décrit ailleurs cela comme des politiques abolitionnistes : « Plus jamais de courbettes, plus jamais de servilité ni de vie au jour le jour, plus jamais de tremblements de peur, ni de force et de puissance, plus jamais de maîtres ni d’esclaves. » Je suis sûr qu’au cours de ces quatre-vingt-dix dernières années nous nous sommes approchés tout près de ce rêve d’abolition, malgré toutes les trahisons faites à ce rêve, particulièrement, mais pas seulement, au sein du monde communiste : la manipulation cynique usant de la rhétorique égalitaire, le secret rétablissement de positions privilégiées, la répression des protestations populaires. Dans les pays fondateurs de la social-démocratie, des hommes et des femmes anonymes ont été reconnus socialement, les groupes minoritaires ont gagné leur place, même si ce n’est pas une part complètement équitable, au sein du pouvoir politique.

Mais ce succès a eu une limite dramatique : le socialisme, son engagement international, a été une force nationale et non mondiale. Même dans ses pays fondateurs, il est aujourd’hui sur la défensive, mais c’est largement à cause des défis venant de l’extérieur. Certains de ces défis sont politiques, dérivés de la surprenante force du nationalisme et du zèle religieux du monde moderne. Malgré les alliances occasionnelles qui ont été forgées avec les prêtres-ouvriers ou les profanes chrétiens issus du gospel, le socialisme est un mouvement séculier, et le sécularisme est une difficulté dans la majeure partie du monde, spécifiquement en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, et en Asie du Sud. L’immigration en provenance de ces régions amène une pression dans les pays où les sociaux-démocrates sont ou ont été (et seront) au pouvoir. La séparation du religieux et du politique, de la piété et du pouvoir, qui a dû être fermement établies il y a des décennies, requiert encore de la vigilance et un travail rigoureux.

Mais le défi le plus dur à relever est lancé par la mondialisation économique, qui est le meilleur exemple pour mon propos, axé ici sur le fait que la gestion des corporations économiques échappe au contrôle de l’Etat. Aujourd’hui, à travers le monde, le capitalisme est triomphant et démesuré. Les inégalités s’accroissent ; le pouvoir des propriétaires et des gestionnaires est impitoyablement déployé. La plupart des hommes et des femmes vivent sous la forme de misère que Marx avait prédit pour les ouvriers du XIXe siècle. Mais sa prédiction additionnelle selon laquelle la misère inspirerait une résistance répandue et organisée ne s’est pas réalisée, du moins pas encore. Le succès de la social-démocratie n’était-il possible que dans les Etats-nations – de superficie limitée, avec une population relativement homogène et l’établissement d’une structure institutionnelle ? Quel est le lieu pour une politique de protestation mondiale ? Peut-on établir des liens de solidarité à travers les frontières de la religion, de la race et de l’ethnicité ? Et quel peut être le foyer institutionnel du nouveau socialisme international ? Nous devons répondre à ces questions pour que la social-démocratie ait un avenir. Si nous ne trouvons pas un moyen pour contenir la mondialisation économique – non pas pour abolir le marché, mais pour contrôler ses opérations – tous nos succès nationaux seront submergés. La nécessité d’une contrainte est largement apparue ; c’est en effet un besoin humain urgent. Et ceci doit constituer notre espoir et notre projet : qu’un jour, ce besoin trouve une expression dans la politique démocratique.

par Michael Walzer

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