Pourquoi Balibar ?, par Sergio Pérez Cortés

mardi 20 janvier 2015, par Sergio Perez Cortes

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A l’occasion de la parution du dossier "Pourquoi Balibar ?" dans le n°19 de la revue Raison publique

Ceux qui consacrent leur vie à écrire et enseigner la philosophie ont l’extraordinaire privilège d’exercer une influence sur nombre de gens, parfois de manière et avec une profondeur qu’eux mêmes ne peuvent imaginer. Il en est ainsi d’Etienne Balibar. Bien avant que je n’aie l’occasion de le rencontrer personnellement, ses écrits avaient déjà exercé sur moi une influence, qui avec le temps n’a cessé de s’affirmer. En raison de mon âge et de ma nationalité l’influence d’Etienne Balibar sur ma vie s’est exercée d’une manière particulière : ancienne dans le temps et lointaine dans l’espace. Dans le temps, elle remonte au début des années 70 avec les textes contenus dans “Lire le Capital” livre qui, comme on le sait bien, provoqua un sursaut théorique en Amérique Latine. Dans l’espace également, parce que c’est chez moi, au Mexique, qu’a eu lieu la rencontre avec ces textes. Voilà pourquoi si pour cette occasion je dois choisir un texte emblématique, je retiendrai “Cinq études du matérialisme historique” publié en 1974 et qui, me semble-t-il, n’a jamais été traduit complètement en espagnol. Il s’agit sans doute de l’oeuvre, déjà accomplie d’un philosophe encore jeune, susceptible de permettre à bien des gens, qui comme.moi à l’époque, s’initiaient à la pensé de Marx, de découvrir une perspective intelligente, lucide et neuve.

Toutes les études contenues dans le livre sont brillantes, mais une en particulier “Plusvalue et classes sociales” conserve toute sa pertinence et constitue, encore aujourd’hui selon moi, une des meilleures grilles de lecture pour comprendre le sens global du “Capital”. Ce n’est pas le lieu pour le décrire en détail, mais ce texte est une des contributions qui permettent à la pensée de Marx, d’être toujours présente, incontournable, quelles que soient ses péripéties historiques. Le temps a passé, mais jamais ne s’est effacé l’effet que cet article et ce livre ont produit sur moi, sur mes travaux, passés comme présents.

Cependant si un philosophe exerce une influence tangible à travers ses écrits, il peut aussi exercer une influence par sa manière d’être, de vivre. C’est précisément le cas d’Etienne Balibar. Je peux l’affirmer par l’exemple du temps lointain où il enseignait à la Sorbonne. Entre 1977 et 1982, période durant laquelle j’ai suivi son enseignement, il fallait suivre le samedi matin à 7h des cours qui commençaient avec Pierre Macherey et se poursuivaient avec Etienne Balibar. Ce jour et cet horaire inusités s’expliquaient par le fait que les deux professeurs souhaitaient permettre aux salariés d’assister à leur cours. Bien sûr, je dois beaucoup aux apports théoriques du philosophe, puisés dans ses livres et ses cours, mais j’ai reçu de la personne un enseignement peut-être plus important encore : des valeurs telles l’honnêteté intellectuelle, la générosité, l’authentique internationalisme, la conception du travail universitaire, et la modestie personnelle sont des leçons (exemples) qui prouvent que la philosophie est aussi, et peut-être avant tout, selon l’expression de Pierre Hadot, “une manière d’être, un mode de vie”.

J’ai reçu mille preuves de sa bienveillance (plus que ce dont lui-même peut se souvenir), lors de la soutenance de ma thèse en 1986, puis en diverses rencontres, dans son pays ou le mien. Je voudrais donc par ce texte-ci, exprimer ma gratitude envers Etienne Balibar, pour ses enseignements théoriques et personnels qui ont exercé sur moi une influence peut-être difficile à définir avec précision, mais dont la force ne fait aucun doute. Certainement, chacun de ceux qui participent à cette occasion ont construit leur propre relation avec Etienne (parce que l’amitié ne se donne qu’entre deux personnes). Dans mon cas, comme l’écrit Plutarque, l’amitié a été acquise au fil du temps, faite d’estime, d’attachement, de gentillesse. Etienne Balibar connaît l’importance et le Bien qu’a pour moi son amitié, j’espère de tout coeur qu’il puisse dire de même.

par Sergio Perez Cortes

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