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Pourquoi Balibar ?, par Filippo Del Lucchese

mardi 20 janvier 2015, par Filippo Del Lucchese

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tr. de l’italien par M. Gaille
A l’occasion de la parution du dossier "Pourquoi Balibar ?" dans le n°19 de la revue Raison publique

Evoquer Etienne Balibar en répondant à la question « Pourquoi Balibar ? » est à la fois chose aisée et difficile. Difficile, parce qu’il est question d’une relation à l’oeuvre, à la pensée et à la personne de Balibar tout à la fois. Aujourd’hui, nous avons tous intériorisé l’impératif sévère de transparence, ou pour le dire mieux, celui qui impose l’invisibilité de la dimension personnelle, au profit de la lecture objective et scientifique des textes, qu’ils constituent des sources primaires ou secondaires. Une lecture fondée sur la construction rigoureuse des arguments scientifiques, que la mise en évidence d’une dimension personnelle discréditerait aussitôt : qui ose encore dire qu’il ou elle aime à lire Machiavel, Spinoza ou Marx parce qu’il partage leur passion et poursuit l’effort même qu’ils ont fait pour transformer le monde ? De façon bien différente, ces auteurs sont lus pour combler une lacune bibliographique, pour tenter d’ouvrir un nouveau champ de recherche, ou encore par intérêt philologique. Il convient de tenir à distance toute passion engendrée par la lecture. On ne peut les lire autrement, sous peine d’être hors jeu. Cependant, pour moi, parler maintenant de Balibar implique nécessairement de traverser cette dimension personnelle. Elle va ici, comme rarement en d’autres circonstances, de pair avec la dimension scientifique et objective.

Une fois admise l’expérience personnelle au sein du récit, parler de Balibar est chose aisée. La rencontre avec ses écrits a représenté l’antidote par excellence de l’attitude qui se veut strictement scientifique et rigoureuse, décrite dans le paragraphe précédent. Balibar a constitué pour moi la manifestation violente d’un principe de réalisme. De ce principe découlait l’alternative suivante : ou la philosophie politique s’accompagnait de la passion politique, ou elle n’était pas. Entweder politischen Affekte oder keine Philosophie Bien sûr, ici, je ne songe pas à la philosophie politique comme champ disciplinaire, mais à quelque chose de très différent : à savoir, la nature intrinsèquement politique de toute philosophie, qui déjoue les frontières disciplinaires. Balibar représente donc pour moi l’avènement d’une sensibilité à la dimension politique de la philosophie, qui m’a orienté toutes ces années, depuis ma première rencontre avec ses écrits. C’est cette rencontre avec la pensée de Balibar, lorsque j’étais un jeune étudiant en philosophie, que je souhaite évoquer dans cette brève contribution.

Les premiers textes de Balibar que j’ai eu la chance de croiser sont ceux publiés dans le volume Race, Nation, Classe – les identités ambigües, publié par La Découverte en 1988 et traduit en italien par les Edizioni Associate romaines en 1990. Le volume réunit des écrits rédigés dans les années 1970 et 1980 par Balibar et Immanuel Wallerstein. Ce volume, qu’on trouvait déjà difficilement à l’époque de sa publication, a été rapidement épuisé. Aujourd’hui, il est disponible dans une seconde édition en français (2007) et une autre, en anglais (2011).

A ce moment, je suis étudiant en philosophie à Pise. Ville petite et provinciale, mais dotée d’un passé politique glorieux, et par ailleurs disparate : de là viennent les thèses de la Sapienza, de là encore naît Lotta Continua et ses pratiques politiques dures et sans compromis. C’est aussi la ville de Franco Serantini. Les études philosophiques y ont un niveau d’excellence, alliant la rigueur scientifique et la tradition politique, au sein du département de Nicola Badaloni, alias le partisan « Marco », un département où ont enseigné également Colli, Capitini e Luporini. On y parle encore de lutte, même si l’on est loin des fronts où elle a été menée le plus intensément au cours de la longue décennie qu’a duré “l’assaut vers le ciel” : Rome, Bologne, Turin, Milan, Padoue. A Pise, on pratique la lutte et l’étude ensemble, car l’une ne va pas sans l’autre.

Au cours de l’une des assemblées politiques sans nombre qui s’y sont tenues, et qui, le temps d’une journée, concurrençaient celui consacré à l’étude en bibliothèque et aux promenades le long de l’Arno , le camarade Mauro, originaire de Palerme, me communique le volume, surligné à un degré invraisemblable : « fais-en une copie et rapporte-le moi ; il m’est utile. Nous devons en parler, parce qu’il est fondamental ». Je m’empresse aussitôt d’en faire une copie. Ensuite, je la perdrai et emprunterai de nouveau le volume à Mauro, qui est encore dans ma bibliothèque. Les livres, ou plutôt les idées essentielles circulaient ainsi, à cette période et dans cette ambiance. Le militantisme et la réflexion se conjuguaient. Il y avait, sans conteste, les œuvres que nous devions lire pour chacun des 19 examens composant le cursus en philosophie, quoique sans obligation aucune. Il y en avait entre 5 et 10 volume par examen : Aristote, Hobbes, Hegel, Marx, etc. Cette lecture se faisait principalement suivant nos intérêts. Puis il y avait la dizaine de textes qui circulaient de la main à la main, parfois seulement effleurés. Nous étions convaincus qu’ils nous aidaient à donner aux classiques de la philosophie un sens bien différent de celui qui leur était conféré par la tradition académique.

C’est ainsi que Balibar fit sont entrée dans le scénario de ma formation. J’ai le souvenir net et j’éprouve la certitude vive que les réflexions de Balibar sur l’hégémonie, l’universalime, le capitalisme et la société ont mis quelque chose en branle. Balibar était un philosophe. Son parcours, ses études, ses auteurs de prédilection étaient connus, sans zone d’ombre. En outre, nous avions besoin de nous relier à une histoire que nous n’avions pas vécue nous-mêmes, mais dont lui était un témoin et un acteur direct : la décolonisation, mai 68, le débat interne au marxisme européen, la chute du mur de Berlin, dont nous pouvions mesurer nombre de conséquences, sans prétendre les entrevoir toutes. Comme nous nous le sommes avoués par la suite avec ironie, nous portions des toasts pour célébrer la fin des années 1980, sans savoir que les années 1990 seraient pires encore !

Concrètement, les essais composant Race, Nation, Classe confirmaient ce dont ma génération allait prendre conscience : la fin du marxisme pouvait seulement devenir le commencement du marxisme, à travers une critique constante, continue, à la fois interne et externe, à l’égard du paradigme philosophique qui régissait la théorie politique. Des trois éléments en question, seule la classe était au centre de la réflexion des auteurs du canon marxiste. La nation, et plus encore la race, demeuraient plus marginales, sacrifiées à une vision eurocentrique et téléologique de la transformation à laquelle beaucoup s’accrochaient encore, ces années-là. Balibar ouvre un horizon nouveau, au sein duquel lui-même se situe et avec lequel il entre en dialogue. Un horizon que les puissantes contradictions de la globalisation matérialiseront dans les deux décennies qui allaient suivre (on commençait seulement, alors, à parler de globalisation de façon significative).

Il était donc nécessaire de revenir en arrière pour pouvoir mieux aller de l’avant. Peu de philosophes se déplaçaient avec la même agilité que Balibar entre le passé e le présent. Balibar est devenu un auteur de référence, une fois achevée la lecture de son texte. Autrement dit, un auteur dont on ne peut se passer pour contempler et comprendre le passé, et un auteur qui s’appuie sur un certain passé pour observer et comprendre le présent. Je me demande aujourd’hui quelle est la cause et quel est l’effet. Ai-je étudié en profondeur les interprétations de Balibar, parce qu’il s’est consacré à des auteurs sur lesquels j’avais décidé de passer mes examens, par exemple Machiavel, Spinoza, Hegel et Marx ? Ou ai-je établi les programmes de mes examens en choisissant Machiavel, Spinoza, Hegel et Marx, parce que Balibar m’avait conduit à eux, l’un après l’autre ? Naturellement, Balibar n’a été pas été le seul à l’œuvre dans ce processus. Cependant, son nom ne se laisse pas oublier facilement, dans les discussions académiques et politiques grâce auxquelles je me suis formé. Deux lectures, en particulier, se sont imposées dans la phase ultime de mes études, puis dans la première période de mon travail scientifique : Spinoza, via Simondon, et Marx, via Althusser.

L’essai sur Spinoza : from individuality to transindividuality date de 1997. J’y arrive avec un peu de retard. Malgré tout, cet article dense me fait non seulement découvrir Simondon, un auteur dont je n’avais jamais entendu prononcer le nom auparavant, mais il m’offre aussi un Spinoza inédit, puissant et fécond, suffisamment pour développer l’un des concepts les plus complexes, en dépit de son apparente simplicité, de la philosophie politique moderne : celui de multitudo. Negri a ouvert la voie pour un usage politique de ce concept, mais a aussi momentanément récusé tout usage alternatif au sien, pour qui vient du marxisme et entend demeurer attaché à lui. La multitude devient vite synonyme d’« anomalie sauvage ». Les critiques émises à l’encontre du concept de multitude circulent, en nombre important, et elles ne sont pas toujours hors de propos. Le réalisme ontologique et politique qui me semblait et me semble encore nécessaire à qui se dit véritablement marxiste et matérialiste contraste parfois de façon forte avec la puissance expansive de la multitude et la linéarité d’une métaphysique alternative qui sous-tend la tradition du pouvoir constituant.

Balibar pèse chaque phrase, chaque mot. Il en suffit parfois de très peu pour se référer au concept dans toute sa rigueur, prélude nécessaire à une quelconque pratique sérieuse de la politique. C’est en lisant La Crainte des masses, et justement Spinoza : from individuality to transindividuality, que je découvre cette dimension : l’analayse la plus approfondie, la critique la plus féroce à l’encontre de toute simplification du concept de multitude, de sa pensée, de son agir, de son devenir. Chez Balibar, je trouve de quoi desserrer l’étau dans lequel se trouve pris, à mon avis, le spinozisme de ces années-là : d’un côté, la simplification politique du concept ; de l’autre, sa dépolitisation par le biais de la philologie. C’est à partir de Balibar que je vais lire la constellation d’auteurs qui ont permis au spinozisme de faire un bond en avant, après l’âge d’or de la fin des années 1960 : Bove, Moreau, Tosel en France et Morfino en Italie.

Cependant, le spinozisme a toujours, pour moi, été le compagnon du marxisme. Nul besoin à ma pensée de faire des bonds pour découvrir ce qui les lie. Grâce à Balibar et encore une fois à la médiation de Morfino, je découvre alors le matérialisme aléatoire. J’y retrouve Machiavel et la boucle est bouclée. Le spinozisme radical – dont il faut rappeler qu’il est tout à fait minoritaire dans la péninsule, mal vu, pénalisant et fustigé au sein de la communauté académique italienne, y compris dans les cercles spinozistes – est la clé de voûte qui ouvre la porte d’un marxisme sans dialectique, ni téléologie. C’est un marxisme dont la défaite historique ne détruit pas le moins du monde la théorie, mais oblige au contraire la théorie à aller de l’avant et à prendre sa propre mesure sur la plan de l’histoire et de la pratique politique. Pour ma génération, Althusser représente tout cela, avec Balibar.

Les années passent, le hasard et la fortune, en un sens machiavélien naturellement, m’ont permis de rencontrer Balibar en personne. Il serait probablement déplacé ici de parler de son humanité et de sa générosité. Ou plutôt, comme je l’ai indiqué dans mes propos liminaires, ce serait à la fois chosée aisée et difficile. Difficile parce que la célébration n’est pas de mise ici : il s’agit de comprendre en quoi la pensée de Balbar a joué un rôle fondamental, le « pourquoi Balibar ? » selon la formulation des coordinateurs de ce dossier. Chose aisée, en même temps, parce que, même sans le connaître personnellement, ni avoir vu son sourire tout machiavélien, nous pouvons ressentir cette humanité et cette générosité qui émanent de chaque page de ses écrits.

par Filippo Del Lucchese

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