Vers la démocratie perpétuelle

jeudi 3 janvier 2008, par Alain Boyer

Thèmes : Relations internationales | Guerre

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Article initialement paru dans Raison publique, n°3, octobre 2004.

L’absence de preuve n’est pas une preuve de l’absence, comme on dit en Anglais, mais qu’aucune connexion ancienne du régime de Saddam Hussein avec Ben Laden ni aucune ADM n’aient été mises en évidence par les Anglo-américains affaiblit certes leur argument. Le juriste et philosophe hollandais Grotius disait en 1625 que si la cause était douteuse, il fallait s’abstenir de faire une guerre [1]. Mais Saddam Hussein avait bel et bien utilisé des armes chimiques contre « son » peuple, en 1988 et en 1991. L’ONU aurait dû arrêter ces massacres par la force, comme elle aurait dû le faire au Rwanda et ailleurs. Saddam est coupable de crimes contre l’humanité. Qu’a-t-il fait de ses stocks d’armes ? De ses laboratoires ? Il est possible qu’il les ait détruits, et que les Anglo-américains se soient trompés, ou aient menti, ou aient surestimé le danger. Il est trop tôt pour en juger. Mais par ailleurs, la grande majorité des Irakiens a de bonnes raisons de se réjouir de la disparition d’un tel régime totalitaire. Haïr Blair et Bush plus que Saddam relève du degré zéro de la réflexion morale et politique [2]. La guerre est une horreur, que rien ne saurait faire trouver sublime, mais la terreur d’Etat aussi, et cela dure en général plus longtemps. Grotius considérait, bien avant le développement de la notion de « devoir d’ingérence » par des gens aussi peu bellicistes que Bernard Kouchner, qu’il y avait des guerres justifiées par "humanité", dans le cas de tyrannies comme celle de Phalaris, célèbre dans l’Antiquité pour son plaisir à mettre des gens dans un taureau de bronze chauffé à blanc [3]. La police de Saddam allait jusqu’à plonger des opposants dans de l’acide. On n’a pas fini de découvrir des charniers. Disons-le : l’un des projets politiques majeurs de ce début de siècle doit être l’élimination progressive des tyrannies de la face de la Terre, pas nécessairement par la guerre, bien sûr, mais au moins par sa menace ou par leur isolement et leur exclusion au moins partielle du concert des nations. Il est illusoire de ne vouloir que la paix perpétuelle, ce serait la défense du statu quo, car un tyran, s’il n’a pas peur d’être renversé par une armée étrangère, tel Macbeth, n’a qu’à se contenter d’exploiter et d’étouffer son peuple, comme le dictateur irakien le faisait depuis 1991. Il faut promouvoir l’insécurité internationale pour les tyrans, les poursuivre et les juger. Pour cela, ni l’ONU, ni l’OTAN, ni l’UE ne paraissent être des instruments vraiment adéquats. La première ne l’a pas été assez souvent, en particulier du fait que l’un de ses membres fondateurs les plus éminents n’était autre que l’un des dictateurs les plus sanglants de l’histoire, Staline. Désormais, le veto chinois, toujours possible, montre qu’un régime despotique et colonisateur (Tibet) peut avoir dans l’organisation internationale plus d’importance qu’une démocratie pluraliste. Avoir élu la Lybie à la tête de la commission des Droits de l’Homme de l’ONU a contribué à faire tomber cette institution respectable dans le ridicule. L’OTAN n’est qu’une alliance militaire défensive, et son rôle historique n’est pas clair depuis 1989, même si elle a pu être utile en Bosnie et au Kosovo, du fait de l’impuissance de l’ONU et de l’UE. Mais elle devrait être rebaptisée, élargie et transformée. L’Union Européenne est de nature beaucoup plus démocratique que l’ONU et de nature plus politique que l’OTAN, puisque son premier critère d’accueil d’un nouveau membre n’est autre que le caractère démocratique de son régime. Mais elle doit adopter aussi un critère de convergence économique, sans compter un critère géographique raisonnable : la Turquie, où se trouvent Constantinople, Milet et Ephèse, pourrait y être reçue, mais il serait incongru d’accueillir le Japon en "Europe". De plus, imaginer que l’UE puisse constituer un pôle d’action démocratique dans le monde sans le faire en partenariat avec les Etats-Unis et d’autres puissances démocratiques est illusoire.

Une solution pourrait provenir d’une nouvelle organisation, sans critères d’entrée géographiques ni liés au niveau économique ou « culturel », mais seulement politiques : une Fédération Internationale des « Sociétés Ouvertes », selon l’expression de Karl Popper [4]. Sur un modèle d’extension à partir d’une première alliance [5], il pourrait s’agir d’une Union regroupant l’Europe (sauf la Biélorussie et la Russie actuelles, mais avec éventuellement la Suisse), l’Amérique du Nord, nombre de pays d’Amérique latine (Chili, Brésil...), d’Asie (Inde, Japon....), d’Océanie et d’Afrique (Sénégal, Afrique du Sud...). Les critères juridico-politiques d’appartenance pourraient être les suivants : l’existence d’un régime démocratique, avec les deux moments de la délibération publique pluraliste (avec liberté de la presse) et de la décision "rousseauiste" individuelle et secrète, l’absence de politique de terreur, le respect des minorités, l’indépendance de la justice, l’absence de guerre avec les pays voisins ou avec l’une des ses propres composantes, l’existence d’une économie décentralisée et ouverte, le caractère point trop corrompu de l’appareil d’Etat (avec des mécanismes de contrôle indépendants de la gestion des dirigeants), en mesure d’assurer ses fonctions "hobbesiennes" (la sécurité) de manière "lockienne", c’est à dire pluraliste et tolérante et de telle façon que le régime ne puisse perdurer indéfiniment sans le consentement explicite de la majorité de la population. En revanche, il ne paraît pas souhaitable que des critères plus exigeants (justice redistributive, sécurité sociale, laïcité absolue, égalité complète des femmes et des hommes, éducation publique de tous les enfants, droit du travail effectif, absence de peine de mort) soient requis, car cela risquerait d’exclure a priori trop de pays. L’Alliance devrait en revanche œuvrer fortement pour faire progresser ces causes justes en son sein, ce que l’ONU est en peine de faire, malgré certains résultats notables (UNICEF, HCR, UNESCO). Mais tout pays serait menacé d’exclusion en cas de transgression des premières règles. Il est probable que si cette Organisation, qui devrait être la moins bureaucratique possible, était dotée de moyens financiers et militaires, son pouvoir dissuasif et attracteur serait décisif. La présence des Etats-Unis, seule puissance militaire de niveau mondial (pour longtemps encore, même si on peut le regretter !), et donc composante essentielle d’un éventuel quasi « Léviathan » global, susceptible de faire peur aux tyrans et aux massacreurs, serait un atout de poids, et peut-être la seule garantie contre le danger de les voir s’isoler et jouer leur partition en solo, avec les risques formidables que cela comporte. Le seul moyen peut-être d’éviter « l’unilatéralisme ».

La nouvelle OTAN aurait du poids pour inciter la Russie à cesser de massacrer l’une de ses régions, ou Israël et les Palestiniens à se reconnaître mutuellement : « Pour entrer dans notre club de sécurité collective démocratique, faites la paix sur la base d’un compromis équitable et d’engagements crédibles, et adoptez des régimes ouverts ». Comment organiser son mode de fonctionnement ? En s’inspirant peut-être du travail effectué par les Européens pour se doter d’une Constitution. Le veto, la règle de l’unanimité, est le signe de la souveraineté. Celle-ci ne saurait plus être pensée comme absolue. On peut imaginer un Conseil de Sécurité qui prendrait à la majorité qualifiée les éventuelles décisions d’interventions humanitaires, ou de sanctions contre une tyrannie. Mais une nation ou un groupe de nations ne seraient pas tenus de participer à une intervention. Il faudrait aussi bien évidemment distinguer des despotismes de nature différente, pour bien caractériser les véritables tyrannies et les régimes authentiquement dangereux, et instaurer comme à l’ONU des mécanismes de menace progressive contre ces derniers.

Comment cela pourrait-il être réalisé et la cohabitation avec l’ONU serait-elle possible ? La Nouvelle Alliance serait là pour accomplir les promesses de la première, au prix de sa disparition à terme. L’idéal serait la fusion des deux, avec un isolement de plus en plus grand des tyrannies, mais la période de transition serait problématique. Il faut bien qu’existe un lieu neutre pour que les démocraties puissent discuter et négocier avec les despotismes, « éclairés » ou obscurantistes, y compris pour lutter contre le terrorisme international, la corruption ou les maffias tentaculaires. La question du financement et de la puissance juridique de l’Alliance des Sociétés Ouvertes n’est pas évidente. Elle serait facilitée si l’on partait de structures existantes, l’OTAN, la Banque Mondiale, peut-être l’OMC, sans parler de la Cour Pénale Internationale, en militant pour que les USA finissent par l’accepter. La démocratie n’est pas une panacée. Ce n’est pas non plus un luxe, mais un facteur essentiel de développement économique et culturel [6]. La démocratie universelle (pas l’Etat universel, qui ne serait qu’un Empire despotique, comme l’a argué Kant) est une utopie réalisable, la tyrannie n’étant pas un « mal nécessaire ». Mais sa généralisation par l’isolement des tyrannies ne veut pas dire que les populations de ces Etats seraient à exclure du reste du monde. L’assistance serait nécessaire, et à négocier avec les régimes autoritaires. Diminuer le risque de guerres civiles, de génocides et de tyrannies dans le monde est une idéal régulateur noble et réalisable. Son avènement ne signifierait pas la « Fin de l’Histoire », cette plaisanterie, mais le commencement d’un grand progrès, qui permettrait de s’atteler franchement à des tâches historiques dont la tyrannie ne fait que retarder les solutions, celles de la protection de la Terre ou de l’établissement progressif d’une justice sociale internationale, au sens des principes de justice établis par John Rawls : liberté égale, égalité des chances, solidarité réelle avec les plus démunis : les inégalités doivent en fin de compte leur profiter. Seule une organisation mondiale intégrant des pays de cultures différentes sur la base d’un « consensus par recoupement » minimal, au sens de Rawls, permettrait peut-être aussi d’écarter le danger du « conflit des civilisations ». [7]

La situation en Irak au moment de la rédaction de ce qui suit (novembre 2003) est très mauvaise, du point de vue de la sécurité et de la reconstruction de l’Etat, et les alliés ne l’avaient pas prévu, c’est patent. Le chaos n’est pas à exclure. Même si l’on considère qu’une guerre contre un tyran dangereux peut être justifiée, il est vrai que la guerre est pour une démocratie « toujours la pire des solutions » (Jacques Chirac), sauf si l’inaction conduirait à un plus grand malheur pour la population  : le débarquement héroïque de Juin 1944 a malheureusement provoqué la mort de civils (bataille de Caen), en plus des courageux soldats qui n’avaient pas particulièrement envie de chercher la gloire sur les plages normandes, mais il a libéré la France du joug nazi, et il lui a aussi peut-être permis d’éviter le communisme [8]. Plusieurs arguments employés pour critiquer l’initiative anglo-américaine paraissent plus douteux que celui, très profond, qui est fondé sur l’horreur que représentent les inévitables morts de civils lors de toute intervention militaire, même avec une armée aussi prudente que l’armée britannique actuelle. (Certaines unités de l’armée américaine semblent malheureusement ne pas être aussi respectueuses des droits des civils, même s’il est vrai que la stratégie des baasistes de se déguiser eux-mêmes en civils est une catastrophe satanique, elle aussi condamnée par les traités). Le premier argument consiste à dire que Saddam aurait pu être chassé autrement. Mais comment ? Les inspecteurs ne l’auraient pas fait. Le boycott, loin de le pousser vers la sortie, affamait la population et enrichissait sa clique perverse. Il est clair qu’une insurrection populaire pour chasser un tyran est la moins mauvaise des solutions, mais il ne fallait plus s’y attendre. La révolte d’une partie de la population avait entraîné son massacre en 1991, et M. Bush père en porte une part de responsabilité, puisqu’il l’avait appelée de ses vœux sans la soutenir. Il ne fallait pas penser que le peuple irakien allait recommencer à se révolter. Un tyrannicide ? Assassiner Saddam était impossible techniquement, et par ailleurs cela n’aurait pas fait s’effondrer son régime. Les tyrannies ont une fâcheuse tendance à persévérer dans l’être, hors défaite militaire (Grèce, Argentine, Cambodge…). Elles peuvent s’accommoder de millions de morts de faim, comme en Corée du Nord.

Un autre argument consiste à dire que la « modernité » a renoncé à la théorie « médiévale » de la guerre juste. Cet argument repose sur une méconnaissance totale des thèses de Cicéron [9], saint Augustin, saint Thomas [10], Vitoria [11], Grotius et Pufendorf [12], par exemple, sans parler de celles de Michael Walzer [13]. La légitime défense est du reste considérée comme légale par la Charte de l’ONU, ainsi que les interventions décidées par le Conseil de Sécurité. La guerre, accomplie avec le minimum de violations des droits de l’homme possible [14], est parfois, malheureusement !, un mal nécessaire. Il faut tout faire pour qu’elle devienne absolument exceptionnelle. C’est alors qu’intervient l’argument selon lequel la guerre décidée par MM. Bush et Blair est « illégale ». Cela est vrai, au regard du Droit International, mais ne l’est qu’à cause de l’annonce du veto français (et peut-être chinois). Il n’y aurait pas eu de guerre « illégale » sans cela, si ces pays avaient choisi l’abstention. On ne peut donc faire reposer cette accusation sur le seul fait de l’illégalité. Il s’agit d’un sophisme contrefactuel. « Nous sommes contre la guerre, parce qu’elle est illégale. Pourquoi ? Parce que nous ne l’avons pas votée. Nous ne l’aurions votée que si elle avait été légale. » Le seul argument valide pour condamner cette intervention est « conséquentialiste » : il consiste à arguer que cette guerre a fait et fera plus de mal que de bien au peuple irakien, et à l’humanité dans son ensemble. Que la poursuite de la dictature baasiste totalitaire (et éventuellement du blocus « légal ») aurait été préférable. Il est là encore trop tôt pour en juger. On ne construit pas un Etat moderne en six mois, surtout lorsque l’on a affaire au Baas et à Al Quaïda. Mais que certains se réjouissent des difficultés des Américains a quelque chose de malsain. Il faut absolument que l’Irak devienne un Etat indépendant, fort et démocratique, et dire que ce « moins mauvais des régimes » ne saurait être le résultat d’une défaite militaire d’une tyrannie est une contre-vérité historique. La démocratie a bel et bien été imposée aux Etats allemand et japonais en 1945. Même si les bombardements de Dresde ou d’Hiroshima sont eux-mêmes à la réflexion des crimes de guerre injustifiables, il n’en reste pas moins que c’est la défaite militaire qui a seule permis l’élimination des régimes épouvantablement criminels d’Hitler et de la clique militariste nipponne. Prétendre que le peuple musulman de l’antique Mésopotamie n’est pas « mûr pour la liberté » est par ailleurs insultant et raciste [15]. Tout peuple libre est passé un jour du despotisme à la liberté, et ce rarement de façon paisible. Ceux qui condamnent toute guerre condamnent-ils aussi les « guerres d’indépendance » et la résistance au nazisme ? La guerre est un mal, mais le génocide, l’esclavage et la tyrannie aussi. Pour qu’il n’y ait plus de guerres possibles, il ne suffit pas d’un « traité de paix perpétuelle » improbable, il faudrait aussi que tous les Etats (et leurs peuples) soient globalement satisfaits de leur sort et de leurs frontières, comme le notait le toujours lucide Raymond Aron [16]. Et l’émergence de fauteurs de guerre non étatiques et dont les militants kamikazes sont insensibles à toute menace de rétorsion, à toute dissuasion rationnelle, ne rend pas le monde plus prévisible et plus sûr, bien entendu.

Par ailleurs, on lit de plus en plus, des deux côtés de l’Atlantique, une interprétation philosophique, séduisante, mais contestable, de l’opposition entre les politiques américano-britannique et germano-française (plutôt que « américaine » et « européenne » [17]). La première (« réaliste » ou « cynique ») considérerait que le monde est régi par la seule force, et son modèle serait Hobbes, alors que la seconde (« idéaliste ») ferait fond sur le Droit, et son héros serait Kant. Les premiers seraient bellicistes, et les seconds pacifistes. La barbarie et la civilisation, « civilisation » en l’occurrence favorable de facto au maintien au pouvoir d’un tyran dangereux et corrompu, admirateur de Staline, ayant déjà provoqué deux guerres injustes et catastrophiques, gazé une partie de sa population, terrorisé (presque) tout un peuple pendant 35 ans, et à l’évidence capable de nouveaux forfaits : « Plût aux dieux que ce fut le dernier de ses crimes ! » [18]. Quoi qu’il en soit, je voudrais montrer les limites de cette généalogie. Hobbes est un philosophe pacifiste, pour lequel, comme dirait Pascal, « le plus grand des maux est les guerres civiles » [19]. Cela implique pour lui l’illégitimité du droit de résistance du peuple à l’oppression [20], facteur de séditions et de guerres civiles, même si l’individu garde évidemment le droit naturel de se défendre et de ne pas obéir à un ordre qui l’amènerait à une mort certaine. Mais Hobbes ne fait jamais de la guerre [21] quelque chose de positif, ni comme révélateur de la gloire, passion « vaine », ni comme instrument mystérieux de la Providence. Kant est aussi hostile que Hobbes à tout droit de résistance du peuple à l’oppression, mais il n’est pas sans donner à la guerre une sorte de fonction historique positive paradoxale, celle de forcer les hommes à en sortir par le Droit. Elle serait à comprendre comme un instrument du « dessein de la Providence », un mal destiné à produire mécaniquement l’advenue du Droit, sans que l’on ait à attendre une moralisation de l’humanité.

A l’opposé de son grand devancier Grotius, Hobbes ne s’intéresse malheureusement guère aux conflits internationaux, alors qu’il écrit en pleine Guerre de Trente ans, l’atroce source du drame allemand. C’est un théoricien de l’Etat-Nation, et son objet réel est la Grande-Bretagne, et ses guerres civiles, destructrices de l’unité de la communauté (que les guerres internationales ont au contraire tendance à renforcer), même s’il pense bien sûr que sa théorie a une portée universelle. Il n’aborde guère le problème des guerres internationales qu’allusivement, à la fin du chapitre XIII, où il compare les Souverains à des gladiateurs, et à la toute fin du chapitre XXX du Léviathan. Il n’a pas, dit-il, à parler du Jus Gentium (« Law of Nations »), car ce n’est pas autre chose que la loi naturelle (Lex Naturalis). Or, il ne faut pas confondre Jus naturale et Lex naturalis. Chaque souverain dispose à l’égard des autres souverains, pour veiller à la sûreté de son peuple, du droit que chaque individu a pour veiller à sa propre sûreté (Jus naturale). Il n’y a pas, dit Hobbes, de tribunal au-dessus des Etats, et de ce fait, la guerre est toujours possible, car les Etats ne renoncent pas à leur droit de se défendre par tous moyens contre d’éventuels prédateurs. Mais la « Loi de Nature » est ce que la raison prescrit à chacun pour préserver au mieux son droit naturel d’exister et de ne pas vivre dans la peur : la raison me conduit à reconnaître la nécessité d’abandonner mon droit naturel à faire tout ce qui m’apparaît nécessaire à ma préservation, à condition que tous les autres en fassent autant, en faveur d’un tiers non contractant, représentant l’autorité légitime et absolue, le « dieu mortel » Léviathan [22]. Cette « seconde loi » est en fait une conséquence (sous conditions d’unanimité et de réciprocité) de la loi fondamentale dictée par la raison, à savoir que « chacun doit s’efforcer à la paix », et que, quand il ne peut pas l’obtenir, il a le droit d’utiliser « tous les moyens de la guerre » pour se défendre. La fin du chapitre XXX ne nous dit donc pas que les Etats sont nécessairement en état de guerre permanent, comme le laissait entendre le chapitre XIII, ce qui aboutirait à ce que leur existence serait elle aussi un état de « continual fear, and danger of violent death ; and (their) life, solitary, poore, nasty, brutish and short  » (ch. XIII). Si Hobbes avait seulement soutenu cela, sa théorie serait fragilisée : on aurait échangé la guerre civile interne contre la guerre internationale et le suicide de l’humanité. Les nations seraient des loups pour les nations. La peur et la loi du plus fort régneraient, chaotiquement, étant entendu que selon Hobbes, les hommes sont en fait égaux en force (en capacité de nuire : les terroristes l’ont parfaitement compris) et que la guerre des Nations ne pourrait mener qu’à l’épuisement des belligérants dans un apocalyptique bain de sang : la Première Guerre mondiale, en quelque sorte. Non, chaque nation a le devoir de défendre sa population, de s’armer, comme l’individu à l’état de nature, mais même si Hobbes n’imagine pas la constitution d’un Léviathan mondial, il n’en demeure pas moins que l’impossibilité que soit remplie la condition fondamentale de réciprocité des abandons de souveraineté que suppose la « seconde loi », n’empêche pas que la première Loi de Nature s’impose rationnellement à la « conscience des Souverains » (Princes ou Assemblées), et que dès lors elle leur enjoint de chercher la paix tout en ne renonçant pas à se préparer à la guerre (défensive). Et dans la conscience, ce n’est pas l’homme (et ses passions) qui règne en maître, mais « la Loi Naturelle de Dieu ». Sans abandon de souveraineté au profit d’une organisation supranationale, pas de désarmement : se désarmer, c’est mourir. Mais la recherche équilibrée de la paix doit être l’objectif central de la politique étrangère des Etats, il en va de leur intérêt bien compris. Hobbes suppose sans doute que si les Etats se contentent de leur territoire, comme la Grande–Bretagne [23], qui n’a plus d’ambition continentale depuis la Guerre de Cent Ans, le risque de guerre pourra demeurer limité. Il ne met pas en avant que bien d’autres nations sont à l’époque insatisfaites de leurs territoires, et qu’il y a d’autres causes de guerre. Son raisonnement est donc fragile, mais en rien « belliciste ». Il aurait simplement dit qu’un traité de paix perpétuelle sans police ni tribunal internationaux était une nouvelle « chimère de philosophes ».

Que si l’on tente de poursuivre le raisonnement hobbesien au niveau international, il vient qu’il faudrait au moins qu’existât une police internationale, assez puissante pour faire peur aux « méchants », comme dit Pascal. Il est naïf de croire que l’amour ou le respect pur du droit sans contrainte ni sanction possible puisse se substituer à tel point à la rivalité et à la convoitise qu’une fonction comme celle de la police puisse être supprimée (le « théorème de Hobbes » serait en ce sens : l’anarchie, c’est la guerre) [24]. Autant attendre la fin des temps, ou, comme Kant, la « garantie de la Providence ». Kant est bien en ce sens l’ancêtre de la SDN, alors que l’ONU est un peu plus hobbesienne.

On peut défendre contextuellement la position de Kant en 1795. Le philosophe assiste désolé à l’embrasement de l’Europe. Dans la Troisième Critique, en 1790, année paisible, il trouvait encore que la guerre « menée avec ordre et respect des droits » était « sublime » (qui plaît en terrifiant) et que le commerce pacifique pouvait au contraire affadir et amollir les peuples, reprenant une thèse bien connue, et par exemple évoquée à la toute première page de la Guerre des Gaules par Jules César, un connaisseur. On la retrouvera chez le romantique Adam Müller et même chez Hegel [25] ou Nietzsche [26]. En 1795 [27], Kant renonce à mettre en avant cette critique de la paix commerciale, et il condamne sans détour la guerre comme un mal absolu. Il pense que la seule solution pour éviter la guerre généralisée qu’il voit poindre (contre la France républicaine), c’est d’instaurer à terme un traité de paix perpétuelle, interdisant absolument la guerre comme moyen d’imposer sa volonté politique (ce qui sera la définition clausewitzienne de la guerre). Le philosophe, étranger à toute idée de nationalisme, se dresse et proclame avec force et panache la nécessité de tout arrêter, la guerre étant du reste aussi condamnable pour les crimes qu’elle engendre que pour les vices et les passions qu’elle attise et que pour les richesses qu’elle gaspille. Son texte est magnifique, d’un style tendu, très finement argumenté et d’une grande profondeur. Un petit chef d’œuvre. Il faut noter néanmoins que ce « grand projet » remonte au moins à Henri IV et à son fidèle Sully [28], et qu’il a enthousiasmé le Siècle des Lumières à partir de la publication du projet de l’abbé de Saint-Pierre, résumé par Jean-Jacques Rousseau (d’ailleurs quelque peu sceptique). Mais il paraît clair qu’il ne peut perdre son caractère utopique qu’à deux conditions : que les Etats soient à peu près satisfaits du statu quo au point que le coût de la guerre leur paraisse supérieur à celui du respect de ce statu quo, et qu’il n’y ait aucun « méchant » qui soit prêt à la moindre occasion à rompre le traité si cela l’arrange. Cela implique qu’il en soit dissuadé. [29] Mais par quoi ? Suffit-il que le philosophe proclame la fin de tout crime pour que les criminels ne sévissent plus ? Kant n’a jamais pensé cela dans sa sévère théorie de la punition [30], où le respect absolu de la Lex talionis est érigé en principe catégorique, impliquant la peine de mort pour les assassins (et les « séditieux »), et donc le rejet virulent des thèses de « l’illustre Beccaria ». Kant est extrêmement violent à l’égard de toute la tradition déjà évoquée des théoriciens de la guerre juste, et l’on comprend que cela puisse séduire : toutes les guerres peuvent se réclamer de la « justice » de leur cause. Les théories de la guerre juste ne seraient que des idéologies. Est-ce une raison pour interdire toute résistance armée ? Le projet kantien conduirait à accepter de fait les tyrannies, puisque les peuples n’ont pas le droit de se révolter et les autres Etats pas celui d’intervenir : Kant affirme, contre les Monarchomaques et contre Locke, mais aussi contre l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, que le peuple n’a jamais le droit de se révolter contre l’oppression [31]. La paix dans la liberté a donc, me semble-t-il, des conditions que Kant ne discute pas vraiment : qu’il existe des procédures d’arbitrage et de résolution raisonnable des contentieux territoriaux, que les tyrannies belliqueuses soient mises hors d’état de nuire, et qu’une force internationale permette le maintien de l’ordre pacifique mondial. Sans oublier la question cruciale de la justice, puisque c’est souvent le sentiment d’avoir subi une injustice qui motive les guerres. La justice sans la force, disait Pascal, est impuissante, et la force sans la justice est tyrannique. Habermas a bien vu cette faiblesse du projet kantien [32] : la paix sans renoncement partiel des Etats à leur souveraineté absolue et sans menace de la force est un vœu pieux.

Kant critique vertement les « Grotius, Pufendorf et Vattel » (fin du « deuxième article ») en tant que « détestables consolateurs », car il n’est que trop facile de « justifier » une guerre inique par le Droit : toute théorie de la guerre juste peut servir de manteau idéologique à la fureur des Etats belliqueux se drapant dans les justifications les plus oiseuses. Cet argument est puissant, mais il ne me paraît pas de nature à réfuter les thèses des « détestables consolateurs ». Kant y voit néanmoins l’indice d’un hommage de la force au Droit, et donc de l’existence d’une « disposition morale de l’humanité » ; sinon, les Etats pourraient se contenter d’affirmer la « loi du plus fort », à l’instar des envoyés d’Athènes à Mélos selon Thucydide. Kant n’y fait pas allusion, mais il cite un « prince gaulois » qui aurait dit : « C’est un privilège donné au plus fort que l’obéissance que lui doit le plus faible ». Il s’agit d’un propos du fameux « barbare » gaulois Brennus (vae victis) rapporté par Plutarque [33], mais qui ne portait en fait que sur la question des biens acquis par la guerre. Brennus venait de conquérir Rome. Il pourrait s’agir peut-être aussi d’une allusion à un discours d’Arioviste, chef des Germains, tel que rapporté par César, et qui dit la même chose de manière encore plus frappante : « Ius esse belli ut qui vicissent iis quos vicissent quem ad modum vellent imperarent.  » : « C’est le droit de la guerre qui fait que les vainqueurs imposent leur bon vouloir aux vaincus ». [34]. Même le chef de guerre d’une nation barbare faisait allusion au Droit pour justifier sa domination (imperium).

Il n’est donc jamais licite selon Kant « (qu’) un Etat s’immisce dans la constitution et le gouvernement d’un autre Etat ». Il n’y a pas de « droit d’ingérence ». Cette phrase me paraît directement s’adresser à la Prusse, Kant ne souhaitant pas que son pays rejoigne une coalition anglo-autrichienne contre la France. Si en effet l’Etat est attaqué à cause du « scandale » qu’il offre en spectacle aux autres Etats, « ce scandale (seul) peut servir d’avertissement par l’exemple des grands maux qu’un peuple s’est attirés par son anarchie ». Mieux vaut que l’exemple des malheurs de la France montre aux autres peuples la faute que fut la condamnation à mort de Louis XVI et ses conséquences que de l’attaquer pour soutenir la cause des souverains. En l’occurrence, cette prise de position de Kant ne peut que paraître légitime, même si l’on se souvient que ce sont les Girondins qui ont poussé à la guerre (20 Avril 92). Mais érigé en principe, cet axiome revient à interdire toute intervention dans les « affaires intérieures » d’un Etat souverain. Cela correspond bien au rigorisme kantien : aucun mensonge n’est juste, répondra-t-il à Benjamin Constant, et aucune guerre ne l’est. Kant est tout sauf un penseur modéré de l’exception à la règle et de la complexité de la vie morale et politique. A l’opposé, les théoriciens de la guerre « juste » (licite) avaient à cœur, comme Kant et à juste titre, de limiter les ardeurs guerrières des princes et des peuples, et il est significatif que les thèses de Cicéron, saint Thomas et Vitoria ou Grotius (« etiamsi Deus non esse  », « même si Dieu n’existait pas ») soient en fait « laïques », aucun de ces penseurs ne justifiant les guerres de conquête à des fins de conversion. Ils n’en maintenaient pas moins qu’il y a des guerres licites, dans les cas de légitime défense ou de secours envers des alliés et des opprimés, si la décision est prise par un Prince légitime, si la guerre est déclarée, si sa cause est juste, et si l’intention (droite) est seulement de ramener la paix et la sécurité [35]. Il n’est pas absolument évident que ces thèses aient été « réfutées ».

Même un auteur comme Jean Bodin, grand théoricien de la Souveraineté et hostile à tout droit de résistance, facteur de guerres civiles, oppose en 1576 le « vrai » souverain absolu, garant de la paix civil, contre lequel le sujet n’a jamais le droit de se révolter, et le tyran sanguinaire qu’un Etat légitime doit chasser par la force : « Aussi est-ce chose très belle et magnifique à un Prince de prendre les armes pour venger tout un peuple injustement opprimé par la cruauté d’un tyran, comme le fit le grand Hercule, qui allait exterminer par le monde ces monstres de tyrans » [36]. Grotius [37] et Pufendorf ne disent pas autre chose, et il est tout aussi impossible de récuser a priori cette possibilité en arguant qu’elle peut servir d’alibi à des Princes cupides que de dire qu’il n’est jamais licite à un individu de porter secours à un faible agressé par un plus fort au motif qu’une telle attitude peut cacher des projets moins nobles [38].

La solution kantienne repose sur l’idée d’une « Fédération des peuples » qui finirait par englober tous les Etats, pour contenir « le flot des tendances hostiles, récalcitrantes au droit, mais sans éliminer pour autant le danger de les voir exploser  » [39]. La solution fédérale est la seule qui permette de rompre avec l’état de guerre sans donner lieu à l’Empire d’une nation sur les autres : l’un des grands mérites de Kant est d’avoir dénoncé la tentation impériale, présente au moins depuis Alexandre et depuis Rome, et dans laquelle Napoléon puis le Deuxième et (atrocement) le Troisième Reich retomberont de manière de plus en plus catastrophique. Toutes les nostalgies de la Pax Romana sont par là éliminées. Ce faisant, Kant condamne aussi la vieille solution par l’équilibre des puissances, adoptée peu ou prou en Europe faute de mieux depuis les traités de Westphalie (1648), et subtilement analysée par Hume [40]. Il n’y a en effet, hors de l’utopie de cités autarciques sans frontières communes, que trois solutions pour éviter la guerre perpétuelle : l’Empire, l’équilibre, ou l’alliance généralisée [41]. Mais comment Kant pense-t-il contrer le « danger » de « voir exploser les tendances hostiles au droit » ? Comment rendre les lois internationales « contraignantes » ? Quelle peut être la « garantie » de la paix perpétuelle ? Kant la nomme dans la « Première Adjonction » : la Nature, ou encore, si l’on parle de manière « immodeste », la Providence, laquelle, par le moyen de la guerre, a poussé les hommes à habiter toute la Terre, et par là les a amenés à un état où aucun peuple ne peut plus dominer l’humanité, traversée qu’elle est par des diversités culturelles inéliminables (langues et religions), et où dès lors « l’esprit de commerce » (Handeslgeist) poussera à ne plus se faire la guerre : les Etats pris dans un réseau mondial de relations d’échange seront amenés par intérêt à résoudre les conflits par des médiations. L’émulation des Etats se faisant une concurrence pacifique se substituera à la guerre perpétuelle. Alors qu’en 1790 [42], Kant opposait encore guerre et commerce sans omettre de critiquer ce dernier mode de régulation des passions humaines, il revient en 1795 à une position plus proche de l’optimisme traditionnel des Lumières, opposant avec Montesquieu [43] le « doux commerce » aux passions de la guerre. Contrairement à ce que disait Lénine, nous devons certes avoir confiance dans l’échange et le commerce international (régulé par le Droit) pour minimiser les risques de guerre. Mais il est impossible de croire que cela puisse suffire et que la « main invisible » du marché produise aussi la paix perpétuelle, comme le croient les « libertariens ». Le marché est compatible avec le despotisme et avec la guerre, même s’il a plus d’affinité avec la paix et la liberté. Mais le commerce sans le Droit, c’est le vol. Et il n’y a pas de Droit sans force.

Demeurent donc plusieurs questions auxquelles le texte de Kant ne répond pas clairement :

1) Que faire des tyrannies ? Rien n’est plus favorable à ce type de régimes que l’interdiction catégorique de toute guerre, sauf si elles ont des ambitions impériales. Elles demeurent maîtresses chez elles.

2) Que faire en cas de conflit frontalier entre deux des Etats de l’Alliance, puisque rien ne vient garantir que ce type de situation ne se produira plus, étant donné qu’accepter une paix perpétuelle immédiate et absolue revient à entériner le statu quo  ? Seule une situation mondiale de satisfaction universelle des Etats sur leurs frontières et leurs accès aux ressources naturelles permettrait de ne pas craindre de tels conflits, et encore (songeons aux fanatismes religieux : Ben Laden revendique…l’Andalousie).

3) Comment inciter les Etats à entrer dans l’Alliance et à ne pas en sortir si cela les arrange ?

A aucune de ces questions la très kantienne SDN n’a pu répondre, et l’optimisme admirable de Briand et Kellog, qui « interdirent » la guerre en 1928, a rétrospectivement quelque chose de pathétique. L’ONU a donc tenté de surmonter ces apories, en revenant à l’idée qu’il y a des interventions militaires justifiables ou légitimes (« légales » préfèrent dire les positivistes juridiques, mais c’est là un jeu sur les mots et une décision philosophique grave, comme si le Droit était indépendant de la morale), et qu’elle peut autoriser le recours à la force pour faire cesser une guerre ou un massacre. Mais cela veut dire aussi qu’il faut renoncer à l’idée kantienne « d’abolition des armées permanentes », et continuer à accepter le terrible adage romain, terrible parce que vrai et apparemment désespérant : Si vis pacem, para bellum. Dans le jeu international, s’il y a des insatisfaits et des « méchants », comme dit Pascal, alors, on l’a dit, le premier qui désarme est mort. Hobbes l’avait compris : je ne peux raisonnablement désarmer que 1° si tous les autres le font en même temps et ce de manière contrôlable 2° si les armes sont confiées à un pouvoir supérieur capable de dissuader les individus ou les groupes de reprendre le chemin de la guerre. L’homme est un loup pour l’homme, autrement dit, l’homme fait peur à l’homme. Et il suffit d’avoir peur pour être un danger pour tous. Même dans un monde majoritairement constitué de « gentils », il suffit que cet esprit de coopération et de fraternité ne soit pas partagé par tous, ou même qu’il ne soit pas évident pour tous qu’il est partagé par tous, pour qu’il devienne irrationnel (et criminel si l’on est chef d’Etat) de ne pas se préparer au pire. La course aux armements est malheureusement inscrite dans la logique de la situation humaine : les premiers hommes qui ont peut-être inventé l’arc et la flèche pour chasser ont rendu possible sans le vouloir l’usage de ces armes contre une tribu voisine, laquelle ne pouvait pas ne pas imiter les premiers sous peine de mort. Renoncer unilatéralement à la possession d’un type d’armes nouveau possédé par un autre est une imprudence tragique. Il faut en l’occurrence tout faire pour éviter que de nouvelles puissances nucléaires n’émergent, mais il est presque impossible d’imaginer que toutes celles qui les possèdent déjà finiront par les détruire totalement d’un commun accord. Nous sommes « embarqués », comme aurait dit Pascal. (De toutes manières, il suffit désormais de disposer du mode d’emploi théorique et des matières premières adéquates).

Les causes des guerres sont on ne peut plus multiples : les intérêts, les passions (le « divertissement » pascalien, la gloire, la libido dominandi, la peur, la haine, l’envie, la vengeance), les croyances (religieuses, politiques ou morales : révolte contre l’injustice, attachement affectif à un territoire, goût de la liberté, de la sécurité, de l’unité du groupe contre l’ennemi), et les situations : contingence des dotations en ressources naturelles, des frontières, méfiance et anticipations croisées, concurrence exacerbée, dilemmes du prisonnier (situations tragiques où il paraît impossible aux deux belligérants de coopérer, car il est plus profitable pour chacun de ne pas le faire quoi que fasse l’autre, alors qu’il serait plus profitable aux deux de le faire s’ils le faisaient tous les deux))… Le but de la politique doit être la pacification des passions, la résolution des conflits par le compromis et la discussion, la lutte contre les injustices, la promotion de la tolérance, du pluralisme et du respect. Il faut minimiser le risque de situations « belligènes », et celui des dilemmes moraux effrayants (risquer de tuer des innocents pour en sauver plus !). Toute guerre entraîne des malheurs, et ne peut être considérée que comme un échec de l’humanité et de la raison. Mais cette résolution pacifique des problèmes inéliminables de la situation humaine ne peut se faire tant qu’existent des régimes tyranniques. La paix perpétuelle sans la démocratie est aussi utopique que la fin de la criminalité : « Il ne doit plus y avoir de crimes ! » Il faut penser en termes de progrès, mais pas en termes de naïves utopies. Or, l’élimination progressive des tyrannies est un objectif non utopique, parce que le pouvoir peut être fort sans être tyrannique : le « monopole de la contrainte légitime » (Weber) [44] est nécessaire. Faire disparaître les tyrannies sans provoquer de guerres civiles est un objectif risqué mais raisonnable, si l’humanité s’en donne les moyens. Une réforme de l’ONU s’impose, ou alors celle de l’OTAN proposée plus haut Mais il n’est plus acceptable que des pays où règnent la servitude et l’arbitraire puissent participer sans problèmes au concert des nations. On l’a souvent noté, les guerres entre démocraties sont rares, car elles sont fondées sur des valeurs comme celles du compromis et de la discussion [45].

Là où nous devons rompre avec Hobbes, mais avec Kant aussi dans une moindre mesure (il condamne le despotisme, mais aussi le droit de se révolter contre lui), c’est qu’il doit être clairement dit que la tyrannie est un mal à combattre, au même titre que la guerre civile. Il faut éviter les deux, et comme dit Locke, ne pas prendre le risque de se faire dévorer par des lions pour éviter les dangers des renards et des fouines [46]. La démocratie libérale est le seul régime possible qui puisse nous faire espérer que ce dilemme peut être dépassé, car les guerres civiles débouchent souvent sur des tyrannies. Elle a donc vocation à être universalisée. Mais cela ne se fera pas tout seul.

Résumons nous :

1) Un certain nombre des arguments utilisés pour rejeter comme injuste et radicalement mauvaise la guerre contre Saddam Hussein font l’impasse sur le fait qu’il n’y a parfois peut-être pas d’autres solutions possibles pour éliminer de tels régimes. Le seul argument moralement valide que l’on peut utiliser contre l’intervention anglo-américaine est qu’elle a fait et fera plus de mal au peuple irakien et à la région que ne l’aurait fait la continuation de la tyrannie totalitaire et agressive du Baas.C’est malheureusement chose possible, mais il faut absolument agir désormais pour que cela ne se révèle pas vrai.

2) Il est trop tôt (nov. 2003) pour juger la question de savoir si l’Etat irakien est en bonne voie de restauration démocratique. Mais les prédictions de ceux qui parlent d’enlisement ou de désastre sont prématurées. Et la liberté n’est pas incompatible avec l’ordre, au contraire : « Only freedom can secure security  » (Popper).

3) Au vu des dernières non-interventions de l’ONU et des interventions de l’OTAN en ex-Yougoslavie et des Anglo-américains en Irak, il est grand temps d’ouvrir un débat sans exclusive sur les Organisations internationales. L’idéal à mes yeux serait une Alliance des démocraties, susceptible d’éviter l’affrontement « Nord-Sud » et l’unilatéralisme américain. Si cette proposition est jugée utopique, que l’on propose au moins une réforme sérieuse de l’ONU.

4) Du point de vue philosophique, il est simpliste d’opposer une prétendue approche réaliste et belliciste inspirée de Hobbes à une vision juridique et pacifiste inspirée de Kant. Il faut d’ailleurs combiner l’idéalisme du Droit et le réalisme de l’analyse des rapports de force. Le Droit n’est rien sans la menace de la force, malheureusement.  

par Alain Boyer

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Le Droit de la Guerre et de la Paix, Presses Universitaires de Caen, ou PUF, Livre II, ch. XXIII.

[2] Le jugement que l’on porte sur la politique extérieure des deux dirigeants occidentaux doit être autant que faire se peut indépendant de celui que l’on porte sur leur politique en général : ne pas être favorable à celle de l’administration Bush n’implique pas une condamnation a priori de ses interventions extérieures depuis le 11 Septembre.

[3] Id, ch. XXV, « Des guerres qu’on fait pour autrui », § VIII.

[4] The Open Society and its Enemies, 1945 (1962), Londres, RKP (la « traduction » française est inutilisable) ; jamais peut-être la pertinence de ce titre n’est apparue aussi nettement que le 11 septembre. La longue note 7 du chapitre 9 (rédigée en 1942) est importante : il y est dit que si les Etats doivent protéger leurs « atomes » (les individus), l’Organisation Internationale doit protéger « les atomes de ses atomes », c’est-à-dire aussi les individus. Voir aussi un texte de 1992, « Mener des guerres pour la paix », Toute vie est résolution de problèmes, Actes Sud, vol.II, 1998, avec l’exemple de … Saddam Hussein. Une guerre préventive contre Hitler en 1936 eût été bénéfique pour l’humanité. Ce concept n’est pas en soi illégitime, même s’il est très dangereux.

[5] Kant, Vers la Paix Perpétuelle, 1795, « Deuxième article définitif ».

[6] Cf. Amartya Sen, Un nouveau modèle économique, O. Jacob, 2003, ch. VI.

[7] Cette première partie de ce texte a été publiée en quasi totalité sous le titre « Vers l’endiguement des tyrannies ? », dans le Figaro du 7 Août 2003, après avoir été refusée par Le Monde et le Nouvel Observateur. Je remercie le Figaro d’avoir pris le risque de publier ce premier petit texte, et Raison publique d’avoir accepté immédiatement de publier ma contribution au débat en sa totalité, après qu’elle eut été refusée par Le Débat et Commentaire. Je suis évidemment le seul responsable des idées qui y sont proposées.

[8] Appeler « résistants » les baasistes et les islamistes qui massacrent des irakiens, des membres de la Croix Rouge et de l’ONU et empêchent la reconstruction du pays est indécent.

[9] La République, III, 23 ; ce paragraphe suit la célèbre évocation de la Loi Naturelle universelle et immuable.

[10] Somme Théologique, 2a-2ae, Quae. 40, art. 1.

[11] Leçons sur les Indiens et le droit de guerre, Droz, Genève, 1966 ; A. Truyol y Serra, La conception de la paix chez Vitoria, Vrin, 1987.

[12] Le Droit de la Nature et des Gens, Caen, 1987, tome II, Livre VIII, ch. VI, § XIV : on ne doit intervenir contre un tyran que s’il est manifeste que son peuple est prêt à se révolter contre lui. Les théories de la guerre juste sont avant tout des théories limitant le droit au recours à la guerre. Des dénonciations donc de la plupart des guerres comme « injustes ».

[13] Guerres justes et injustes, Belin. Dans un entretien récent (Mouvements, nov. 2003), il récuse l’idée que la guerre contre Saddam était juste, le concept de guerre défensive ne s’y appliquant pas, contrairement au cas de l’Afghanistan. (Mais il ne s’appliquait pas non plus contre Milosevic). Walzer condamne tout autant la France, car elle aurait dû fournir une alternative : un contrôle coercitif garanti par la menace de guerre. Cela me paraît exact, mais une telle menace n’aurait pas fait chuter Saddam, lequel n’aurait certainement pas accepté que des « troupes de l’ONU » fassent le travail des inspecteurs. C’eût été renoncer à sa domination, à sa tyrannie.

[14] Violations moralement odieuses, mais qui ne doivent être que des effets non intentionnels inévitables, sinon il y a crime de guerre.

[15] Kant réfute cet argument dans une note de la Religion dans les limites de la simple raison, Vrin, IV, II, 4.

[16] Paix et Guerre entre les Nations, Calmann-Lévy, 1962, ch. VI, § 3, p. 167. Dans cet ouvrage, Aron cite plus Hobbes et Hume que Kant, qu’il range simplement dans la classe des « pacifistes juridiques », avec l’abbé de Saint-Pierre (1713) et les « socialistes utopiques » (suivant en cela Max Scheler : cf. A. Renaut, Kant aujourd’hui, Aubier, 1997, ch. IX, II). Il est à noter que de Saint-Pierre prévoyait l’existence d’une sorte de police internationale pour faire respecter le Traité.

[17] « Ouest contre ouest », selon la formule d’André Glucksmann (Plon, Août 2003).

[18] Racine, Britannicus, à propos de Néron.

[19] Lafuma 94. Pascal en déduit qu’il faut soutenir quoi qu’il arrive le principe de la monarchie héréditaire, principe de succession qui élimine les rivalités (type « Bellum civile  »). Le problème, c’est qu’il arrive non seulement qu’un « sot » succède à un bon roi, mais aussi que le fils d’un Marc-Aurèle soit un Commode, comme Kant l’avait noté.

[20] Cf. la Préface du De Cive  : Le Citoyen, GF, p. 69-71, sur les « séditions ». Hobbes n’est évidemment pas un penseur « libéral ».

[21] Voir la mise au point de Y. C. Zarka, Hobbes et la pensée politique moderne, PUF, 1995, ch. VI.

[22] Kant condamne avec brio ce « paternalisme » dans le chapitre II de Théorie et Pratique, Vrin, 1972. Mais il n’en tire pas la même conséquence que Locke (1690), lui aussi tout à fait « anti-paternaliste » (anti-Filmer), à savoir le droit de résistance à l’oppression.

[23] Ce nom est dû à Bacon, dont Hobbes fut le secrétaire.

[24] Sur la question de la police, voir Hélène L’Heuillet, Basse politique, haute police, Fayard, 2001.

[25] Cf. A. Philonenko, Essais sur la Philosophie de la Guerre,Vrin, ch. IV.

[26] Zarathoustra, I, « De la guerre et des guerriers » ; Humain trop humain, Pluriel, § 477, « La guerre indispensable ».

[27] Vers la paix perpétuelle, Vrin ; ou Pour la paix perpétuelle, Livre de Poche.

[28] Cf. le choix de textes de J.–P. Faye, L’Europe une, Gallimard, 1992.

[29] Les deux grands outils de la politique sont la dissuasion et l’incitation. Ce qui ne veut pas dire que l’éducation et la culture du dialogue, du respect et du compromis soient inutiles, bien au contraire, mais qu’oublier l’incitation et la dissuasion est irrationnel, même à l’école.

[30] Métaphysique des Mœurs, GF, Doctrine du Droit, II, § 49, E (voir mon Hors du Temps. Un essai sur Kant, Vrin, 2001, ch. XVII). Il est à noter que dans ce texte, paru peu après la Paix perpétuelle, mais peut-être rédigé avant, Kant souhaite une Fédération comme « alliance défensive » (§ 55), mais qu’il maintient qu’avant son universalisation, il y a des guerres licites (§ 56 et § 60), ce qui conduit à un concept de « guerre juste », comme le note A. Renaut dans sa traduction (note 97).

[31] Sartre, suivant les maoïstes, ira jusqu’à dire le contraire : « On a toujours le droit de se révolter ! » (contre l’autorité), ce qui est absurde et dangereux.

[32] La paix perpétuelle, Cerf, 1996, p. 51 : « Le concept kantien d’une alliance des peuples qui soit permanente tout en respectant la souveraineté des Etats n’est pas consistant ».

[33] Vie de Camille.

[34] Guerre des Gaules, Budé, I, 36.

[35] Le fait est que, Dieu merci, les intentions sont secrètes. Il est néanmoins possible de s’en faire une idée conjecturale raisonnable, sans tomber dans l’inébranlable conception conspirationniste de l’histoire. « Cherchez le pétrole ! », et vous comprendrez tout. Même les guerres de Corée et du Vietnam, même l’intervention contre Milosevic ? Que les motivations de G. W. Bush et de Dick Cheney aient pu être renforcées par le goût du lucre est à coup sûr possible. Mais réduire la discussion à cela ne peut que conduire à une conception étriquée et naïve des enjeux de la politique internationale.

[36] La République, Livre II, ch. III, Le Livre de Poche, 1993, p. 222.

[37] « Le désir d’envahir les Etats d’autrui se couvrent souvent de (« justes ») prétextes. Mais l’usage que les Méchants font d’une chose n’empêche pas toujours qu’elle ne soit juste en elle-même ».

[38] Un argument paraît conforter de manière irrécusable les opposants à toute guerre contre une tyrannie dangereuse : « Oui, Saddam Hussein était un tyran abominable ; mais il y en a d’autres ! pourquoi lui ? » Ce schème correspond au raisonnement suivant : « On ne peut pas arrêter tous les assassins ! Alors, pourquoi avoir arrêté mon client ? »

[39] C’est moi qui souligne.

[40] On the Balance of Power (1754) ; cf. Aron, op. cit., ch. V.

[41] Ou quatre, si l’on distingue avec Aron « empire » et « hégémonie » : la position américaine actuelle est hégémonique bien plus qu’impériale.

[42] Critique de la Faculté de Juger, GF, § 28, p. 245. La paix « abaisse la manière de penser du peuple ».

[43] Lequel avait une théorie de la guerre juste : Lettres Persanes, GF, Lettre XCV ; Esprit des Lois, GF, X, ch. II. Plus généralement, voir A. Hirschmann, Les Passion et les intérêts, PUF. Aron critique l’optimisme de Comte quant à l’incompatibilité de l’ère industrielle et de la guerre dans La Société industrielle et la guerre, Plon, 1959. Comte est un « historiciste » au sens de Popper.

[44] Il ne faut pas traduire « Gewalt  » par « violence », ce qui ferait passer n’importe quel ministre de l’intérieur pour un Gœring

[45] Mais ne soyons pas naïfs : les démocraties modernes ont mené des guerres coloniales terribles au nom des mêmes principes que ceux qu’Aristote mettait en avant pour justifier les guerres contre les barbares « nés pour être commandés » (Politique, I, 1256b 25).

[46] Traité du Gouvernement civil, PUF, § 93.

 

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