Étienne Tassin, la joie de penser la politique

mardi 16 janvier 2018, par Federico Tarragoni

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Le 6 janvier 2018 Étienne Tassin, philosophe et Professeur à l’Université Paris Diderot, est décédé des suites d’un accident de la rue à Paris. Sa disparition a littéralement sidéré la communauté des collègues, étudiants et amis qui échangeaient régulièrement avec lui et partageaient sa générosité, sa modestie et son intelligence. La sidération est à la mesure de l’éclair qui l’a injustement arraché à la vie, alors qu’il avait encore tant à dire, écrire et partager.

Pour moi qui ai été son étudiant, puis son collègue et l’un de ses compagnons de route, Étienne Tassin était un géant dont les mots, toujours si justes et percutants, éclairaient le chemin. Il était l’artisan infatigable d’un monde d’images, de concepts et de paroles qui nous rendaient meilleurs. Ce concept de « monde » qu’il s’efforçait de penser depuis la philosophie d’Hannah Arendt et Maurice Merleau-Ponty, il le réalisait quotidiennement dans les relations qu’il entretenait avec son entourage, dans ses prises de parole critiques sur le monde social, dans ses engagements au présent. « Exister » écrivait-il en 1999, c’« est apparaître aux regards, être vu : toute vie est le spectacle d’une vie et suppose des spectateurs. La vie n’est qu’un mouvement d’épiphanie qui conduit d’une apparition (naissance) à une disparition (mort). Elle ne doit pas plus être comprise comme une donnée biologique que comme un exister pour soi ; elle ne doit pas plus être conçue comme un "exister pour autrui" que comme un esse et percipi. Être visible n’est pas être perceptible, mais exister et se rendre visible. On ne vit pas dans le regard des autres mais l’existence appelle un regard qu’elle fait naître en donnant naissance au visible, en apparaissant. Les regards des autres sont la condition du monde et ce à quoi j’apparais, sans qu’ils détiennent pour autant le secret de l’existence. Néanmoins, toute vie se déploie à des regards parce qu’elle est apparition, et donc exige une scène où s’offrir à être vue. […]. Mais le spectateur n’est pas celui à qui s’offre un spectacle : il est celui qui au contraire, pourrait-on dire, offre au monde et aux autres d’être vus, c’est-à-dire de paraître. Le spectacle du monde n’est pas une intrigue qui aurait lieu même en l’absence de spectateurs. Il n’y a de spectacle qu’à raison d’un parterre, et c’est toujours l’assemblée des spectateurs, ces recipients of appearance, qui en ouvre la scène, en décide de l’advenue, font éclore un monde » [1].

Ce qui reste de ce « mouvement d’épiphanie » qu’est la vie d’un être humain, de cet éclair qui sépare la naissance et la mort, est donc le monde que cette vie a contribué à faire naître. Il renferme le souvenir vivant des moments d’action, l’individu étant tour à tour acteur de sa propre apparition et spectateur de l’apparition des autres. Il est structuré par les liens que ces moments d’action dégagent entre les êtres, et qui ne suppriment jamais la possibilité du conflit. Il doit être préservé et transmis, afin que la vie humaine conserve un sens et se protège de toute suppression ou violation. C’est à l’aune de cette notion arendtienne de monde qu’Étienne Tassin pensait la politique, comme cette sphère d’activités dont les principes directeurs sont l’égalité et la liberté, la condition ontologique de possibilité est la pluralité, et la temporalité spécifique est la contingence de l’agir ensemble.

Une telle définition de la politique ne cesse d’interroger les sciences sociales. Nous avons l’habitude en effet d’interroger les conditions sociales de possibilité, en termes de réseaux, d’organisations ou d’institutions, d’une action collective à un moment et dans une société donnés. Étienne nous éduquait à faire exactement l’inverse : à interroger les conditions politiques de possibilité du social. Autrement dit à comprendre comment et sous quelles formes l’agir politique, condition sine qua non de l’existence d’êtres qui aspirent en tous points à la liberté, tisse des liens ou des rapports sociaux. C’est pourquoi la politique n’est pas soluble dans les critères de la « réussite » ou de l’« échec » [2] : elle doit toujours être observée et jaugée à l’aune de son potentiel transformateur sur les individus et sur les espèces de rapports sous lesquels ils agissent ensemble, en coopération ou en conflit.

Cette politique, Étienne la scrutait dans les traces que laisse l’agir humain, ou encore dans les cycles de résurgence de la mémoire des vaincus. Il se plaisait à la retrouver là où d’autres ne voyaient que de l’insignifiance, de l’échec, du non advenu. Il la voyait à l’œuvre dans les efforts des Haïtiens pour reconstruire une mémoire partagée après la dictature des Duvalier ; dans les résistances à la deshumanisation dans les camps d’accueil des migrants disséminés en Europe ; dans les tentatives des exilés de la « jungle » de Calais pour reconstruire des mondes communs, contre les diktats et la violence des politiques de gestion et sécurisation des flux migratoires. Son geste intellectuel était de la plus grande humanité imaginable : Étienne souhaitait rapatrier les « autres » dans une commune humanité, pour penser la politique à l’échelle de cette condition commune qui nous caractérise, quelles que soient nos origines et nos appartenances, en tant qu’habitants d’une même planète. Cette humanité, devant lui, était en même temps en lui comme une loi morale profonde. Elle resplendissait à travers lui, comme une lumière qui émanait de sa personne et enveloppait son entourage, en donnant aux autres le courage de parler, d’agir, de penser. C’est cette humanité qui le conduisait, en disciple de Thomas More ou Miguel Abensour, à rêver d’autres mondes possibles, sans frontières et organisés de façon cosmopolitique, contre les délires actuels des États-nation, des nationalismes et des replis identitaires [3].

Pendant les années que j’ai passées avec lui, Étienne Tassin m’a appris la joie d’apprendre, de penser et de critiquer. Il l’avait lui même puisée chez son inspirateur intellectuel, Denis Diderot, comme la raison profonde pour laquelle il était venu à la philosophie : elle était pour lui une forme de joie. Elle était le bonheur de penser en « chercheurs de la vérité », dans une communauté libre et plurielle, ouverte à la dispute et au conflit. Le message qu’il nous avait transmis à la suite d’un Colloque florentin sur le conflit, à l’occasion du décès de Miguel Abensour (dont il avait pris, en son temps, la relève à l’Université Paris Diderot), est le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre aujourd’hui, en ces tristes jours de janvier. « Miguel Abensour se définissait lui-même comme un "révoltiste", terme qu’avait utilisé Marcel Gauchet pour dénoncer son attrait pour le conflit. Il me semble que nous avons dans nos approches du conflit laissé entendre qu’il avait raison de reprendre avec fierté cette qualification. On ne se révolte sans doute jamais assez… Pour plusieurs d’entre nous, l’ami de la révolte était un ami révolté mais fidèle : homme des révoltes et des amitiés, homme de la révolte amicale autant que de l’amitié révoltée. Révoltiste parce que amiciste ! ».

De lui, Étienne avait appris cette manière d’être l’homme des révoltes et des amitiés, et nous l’a appris à son tour. Les motifs de la révolte ne lui manquaient pas, et étaient de véritables points de départ de son interrogation philosophique : les politiques sécuritaires, les politiques migratoires ou encore, dans son lieu de travail, la pénétration croissante de la raison économique dans l’Université, sous la forme de la mise en concurrence généralisée des savoirs ou de l’évaluation utilitaire de leur raison d’être. « Fidèle à ce que fut et reste pour certains la raison d’être de l’université », écrivait-il en quittant la direction de l’École doctorale « Économies, espaces, sociétés, civilisations » de l’Université Paris Diderot, « cette école fait de la recherche non un moyen de promotion sur l’échelle des classements mais une expérience, une aventure, une formation intellectuelles dont le véritable résultat est dans l’enquête elle-même tout autant que dans ses données exploitables. Car c’est ainsi que l’université sert la société. Or l’université connaît ces temps-ci une évolution peut-être irréversible : sous couvert d’autonomie elle perd sa franchise, sous couvert de compétitivité elle oublie ses missions, sous couvert de rationalisation elle se bureaucratise et s’enlise. La logique comptable s’est définitivement substituée à la raison pédagogique et subordonne maintenant la recherche scientifique aux bénéfices économiques. Face au rabaissement des exigences intellectuelles et aux restrictions imposées à la liberté de chercher, la tâche sera difficile : elle exigera des concessions et des compromis avec la déraison économique. Ce moment est venu, inévitable ». Le moment est venu, comme prévu, et Étienne nous a quittés. Mais ses paroles résonnent toujours en nous, et nous donnent le courage de penser et d’agir à nouveau. Ses paroles et ses engagements, tels des trésors, trament le monde qu’il a contribué à forger avec son existence et dont nous, collègues, doctorants, étudiants, amis, faisons partie. Lascia ch’io pianga, très cher ami, mia cruda sorte, e che sospiri la libertà.

par Federico Tarragoni

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Pour citer cet article :

Notes

[1] Le trésor perdu : Hannah Arendt, l’intelligence de l’action politique, Paris, Payot & Rivages, coll. « Critique de la politique », 1999, p. 334 (rééd. Klincksieck, 2017).

[2] Le maléfice de la vie à plusieurs : la politique est-elle vouée à l’échec ?, Paris, Bayard, 2012.

[3] Un monde commun : pour une cosmo-politique des conflits, Paris, Seuil, « La couleur des idées », 2003.

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