Le contre-récit comme effet de lecture : Aragon lecteur de Lampedusa

A la fin des années 1950, alors que la publication du Gattopardo de Giuseppe Tomasi di Lampedusa suscite une violente polémique dans le milieu littéraire italien de gauche– on reproche notamment à ce roman écrit par un aristocrate sicilien de livrer un contre-récit, réactionnaire, du Risorgimento – Aragon défend avec éclat le livre. Il dénonce explicitement comme effet de lecture – et effet d’une lecture idéologique, inscrite dans un contexte culturel, politique et historique bien précis – la réception du Guépard comme « contre-récit », soulignant par là le rôle que joue la réception dans une telle caractérisation, alors même que l’accent est souvent mis sur « l’intention » de l’écrivain de contrevenir à certains récits ou types de discours.
On ne saurait cependant négliger le fait que la lecture même qu’Aragon fait du Guépard est, une lecture « située » : l’année de la parution du Guépard en Italie (1958) est aussi, en France, celle de la publication de La Semaine Sainte qui marque le retour et la consécration, dans le champ littéraire extra-communiste, d’Aragon. Comment éviter que les louanges adressées à son roman, dont la critique souligne à l’envi l’indépendance esthétique (sous-entendu : à l’égard du réalisme socialiste) et l’absence de « prosélytisme politique », ne soit interprété comme une prise de distance à l’égard du Parti communiste ? En commentant Le Guépard et en soulignant les travers d’une certaine lecture idéologique, superficielle, qui serait celle des communistes italiens, mais qui pourrait bien être aussi celle des communistes français, Aragon cherche à défendre sa propre position, à légitimer son propre succès. Dénonçant la fabrique italienne du Guépard en « contre-récit(s) », il devient ainsi l’auteur de son propre récit de légitimation.

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L'”ordinaire” des camps (R. Antelme, P. Levi, Imre Kertész)

Collin Key

Ce qui nous intéresse ici, c’est la façon dont peut se constituer pour les victimes, au sein même du camp, un ordinaire, une vie quotidienne, commune et partagée. Un ordinaire pas ordinaire cependant, qui déstabilise les idées communes que l’on peut s’en faire, qui montre surtout la charge éthique qui peut s’y rattacher et que révèlent les efforts produits pour en préserver quelque chose face à des atteintes d’une violence totale.

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Le sujet politique : (dé)construction et représentations (xxe-xxie siècles)

On sait que la notion de « sujet politique » est intrinsèquement porteuse de tension : en effet, le sujet politique désigne à la fois celui (individu ou groupe) sur lequel s’exerce un pouvoir politique auquel il a plus ou moins consenti, et celui qui se pense et se construit comme un sujet « politique », au sens large de membre d’une communauté donnée et au sens étroit de partie prenante des conflits idéologiques et luttes de pouvoir.

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Figures et figurations du pouvoir politique

Si la réflexion sur le pouvoir est au centre de la philosophie politique, elle constitue également un enjeu fort de la littérature et des arts : et le titre du présent dossier, qui met en avant les « figures et figurations » du pouvoir politique, ne saurait renvoyer à une quelconque opposition entre réflexion et mise en forme. Au contraire, la représentation du pouvoir politique – dans le roman, le théâtre, le cinéma, les arts plastiques – est inséparable d’un questionnement sur l’essence de ce pouvoir, ses modalités pratiques d’affirmation et les conséquences de son déploiement à l’échelle individuelle et collective.

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Entretien avec Antonio Tabucchi

Sylvie Servoise : Petites équivoques sans importance[1], l’un de vos premiers textes, aborde un thème récurrent et fondamental de votre œuvre : les « malentendus, incertitudes, compréhensions tardives […] erreurs stupides et irrémédiables » qui jalonnent notre existence et l’orientent parfois de façon déterminante. Pouvez-vous expliquer la nature de cette « attraction irrésistible » que vous dites éprouver, dans la Note liminaire, à l’égard des « choses décalées » ? Antonio Tabucchi : Je souhaiterais avant tout souligner l’importance

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