Politiques modernes de la souveraineté

Avec Manières de gouverner (2025), Luc Foisneau propose une relecture d’ensemble de la modernité politique. De Machiavel à Rousseau, il montre que l’histoire de l’État moderne se joue dans la tension entre deux principes concurrents : la souveraineté du droit et l’efficacité des arts de gouverner. Une enquête érudite et ambitieuse qui éclaire d’un jour nouveau les débats contemporains sur l’État, la gouvernance et la démocratie.

A propos de Luc Foisneau, Manières de gouverner. Politiques modernes de la souveraineté, Paris, CNRS Éditions, 2025.

L’ambition de Manières de gouverner est considérable. Luc Foisneau n’y propose pas seulement une nouvelle traversée de la pensée politique moderne, il formule une hypothèse d’ensemble qui invite à reconsidérer quelques-unes de ses coordonnées les plus établies. Selon lui, la modernité politique ne se laisse comprendre ni à partir du seul avènement de l’État souverain, ni à partir de la seule montée en puissance des arts de gouverner. Elle se constitue dans la tension entre deux « modalités distinctes de justification du politique » : d’un côté, la souveraineté, orientée vers la loi, la justice et la production de normes communes ; de l’autre, le gouvernement, tourné vers l’efficacité, la conduite des populations et la gestion des situations. Toute la force du livre tient à ce qu’il ne traite pas cette opposition comme un simple partage analytique, ni comme la traduction d’un affrontement entre idéalisme et réalisme, entre déontologie et conséquentialisme, mais comme l’une des structures profondes de l’histoire politique moderne.

Le premier mérite de l’ouvrage est donc historiographique. Foisneau prend clairement ses distances avec deux traditions interprétatives puissantes. D’un côté, certaines histoires de la raison d’État tendent à faire du souci de la conservation et de l’efficacité le langage véritable de la modernité. De l’autre, une partie des lectures inspirées de Foucault a contribué à marginaliser la souveraineté au profit de la gouvernementalité. Foisneau refuse l’une et l’autre de ces options. Contre Viroli, il rappelle que le nouveau langage politique moderne ne repose pas seulement sur le lexique de la raison d’État, mais aussi sur une structure relativement stable de la souveraineté. Contre Foucault, il montre que les théoriciens du contrat et de la souveraineté n’ont pas ignoré les techniques de gouvernement, mais ont au contraire conçu leurs doctrines comme des réponses normatives à leur essor. Le problème moderne n’est donc pas le passage de la souveraineté au gouvernement, mais la lutte entre une politique du droit public et les rationalités concurrentes de l’efficacité.

Cette hypothèse générale organise avec fermeté l’ensemble du livre. La séquence Machiavel–Bodin–Botero–Richelieu–Hobbes–Rousseau ne constitue pas une juxtaposition d’études, mais la reconstruction d’un conflit dont les formes se transforment au fil du temps. Le parcours proposé est, à cet égard, remarquablement construit. Les premiers chapitres montrent que le problème se forme déjà dans la pensée florentine. Chez Guichardin, l’exigence d’un gouvernement efficace s’inscrit encore dans un horizon républicain. Avec Machiavel, le primat de la « vérité effective de la chose » fait de l’efficacité une catégorie centrale de l’intelligence politique, sans déboucher pour autant sur une théorie de la souveraineté. C’est avec Bodin, au contraire, que celle-ci prend sa forme moderne : elle ne se présente pas d’abord comme un surcroît de puissance, mais comme le principe politique et juridique d’une capacité à légiférer, c’est-à-dire à produire l’ordre normatif de l’État. Tandis que les théories italiennes et françaises de la raison d’État déplacent le centre de gravité du politique vers la conservation de la domination, Hobbes et Rousseau tentent, chacun à sa manière, de réinscrire les arts de gouverner dans une théorie de la souveraineté. L’unité du livre tient ici à un véritable principe de composition : les auteurs retenus n’illustrent pas une histoire linéaire, ils donnent à voir les moments successifs de séparation, de confusion ou de conciliation entre deux régimes de justification du politique.

C’est néanmoins sur Bodin que l’apport du livre apparaît avec le plus de netteté. Foisneau montre avec raison que la souveraineté n’est pas, chez lui, un simple degré supérieur de puissance, mais le principe normatif de l’État moderne. Le chapitre 7 y reviendra avec force : la souveraineté est ce qui fait qu’un État est conforme à l’idée de ce qu’il doit être. Dans l’ordre interne, elle le constitue comme puissance exclusive de production des normes ; dans l’ordre externe, elle en fait le sujet d’un ordre d’égalité entre États. Ce qui est décisif, ici, c’est que la souveraineté moderne ne se définit pas par un excès de commandement, mais par la formalisation juridique de l’action politique. Olivier Beaud l’avait souligné à juste titre dans La Puissance de l’État (1994) : penser l’État moderne, c’est penser la souveraineté comme principe d’unification de la puissance publique et de monopolisation du droit positif. L’ouvrage de Foisneau prolonge cette thèse en montrant que ce principe n’a jamais régné sans contestation. Il s’est historiquement constitué contre des rationalités de gouvernement qui tendaient à lui imposer la norme concurrente de l’efficacité.

Il faut, de ce point de vue, mesurer la précision du geste de Foisneau. Nous savions déjà, notamment grâce aux travaux de Jean-Fabien Spitz dans Bodin et la souveraineté (1998), que la souveraineté dite « absolue » de Bodin ne doit pas être comprise comme un pouvoir arbitraire : absolue signifie certes qu’elle est non partagée, sans supérieur et sans droit de résistance, afin de demeurer capable d’assurer avec diligence la fonction législative indispensable au bien commun. Elle reste cependant limitée par la loi naturelle, par l’équité, par les pactes, et suppose, dans certains domaines, le consentement. Ce que Foisneau permet de mieux comprendre, c’est que si la souveraineté bodinienne peut constituer un pôle de résistance aux arts de gouverner, c’est précisément parce qu’elle est une souveraineté législatrice, non discrétionnaire, ordonnée au droit public. Son mérite est de montrer comment cette souveraineté législative entre immédiatement en concurrence avec des manières de gouverner orientées vers la prudence, la domination et l’efficacité.

Les deux chapitres consacrés à Hobbes forment, sans surprise, le centre de gravité du volume. Foisneau y mobilise avec une particulière efficacité le philosophe dont il est l’un des meilleurs spécialistes, comme en témoignait déjà Hobbes. La vie inquiète (2016). Avec l’ampleur de vue que permet sa profonde connaissance de la philosophie hobbesienne, il montre que Hobbes n’est ni le simple théoricien de l’obéissance, ni un ancêtre direct de l’État administratif, ni un penseur que l’on pourrait rabattre sur la seule raison d’État. Le chapitre 4 établit que l’État hobbesien a d’abord pour fonction de rendre possible une association civile : la souveraineté garantit les conditions dans lesquelles les lois morales peuvent être effectivement suivies et les individus devenir des citoyens. Le chapitre 5, consacré à la conquête, radicalise l’analyse : le commonwealth by acquisition n’est pas un appendice, mais l’un des lieux où se révèle avec le plus de netteté l’articulation hobbesienne du droit, du consentement et de la violence. Foisneau montre ici, avec une grande sûreté, que la théorie hobbesienne de la souveraineté est aussi une manière de limiter la raison d’État, en réinscrivant l’effectivité de l’obéissance dans un cadre de justification politique, et non dans une simple logique de domination.

Dans The Sleeping Sovereign (2016), Richard Tuck insistait sur la portée théorique de la distinction entre souveraineté et gouvernement pour penser la démocratie moderne : un peuple peut demeurer souverain sans gouverner en permanence, à condition de conserver la capacité de statuer sur les actes fondamentaux de législation. Même si cette thèse n’est pas au cœur de Manières de gouverner, elle aide à mesurer ce que le livre de Foisneau met au jour : la séparation de la souveraineté et du gouvernement est un événement conceptuel majeur, dont la portée excède très largement la seule question de l’absolutisme monarchique. Là où Tuck en déploie surtout les implications démocratiques, Foisneau en reconstruit l’inscription dans une histoire plus vaste des conflits entre droit politique et rationalités gouvernementales.

Le chapitre consacré à Rousseau confirme la fécondité de cette démarche. Loin de reconduire l’image d’un Rousseau hostile à toute médiation institutionnelle, Foisneau montre qu’il cherche au contraire à penser les conditions d’un gouvernement authentiquement républicain : la volonté générale doit être instituée, relayée, soutenue par des dispositifs civiques et administratifs. Ce que Rousseau refuse n’est pas le gouvernement, mais son autonomisation. Il n’ignore ni la population, ni l’économie, ni les besoins, ni les instruments du pouvoir, mais refuse seulement qu’ils se transforment en fins souveraines. Là encore, l’analyse est décisive pour la science du politique : elle fait voir que la souveraineté populaire n’est pas l’alternative à l’institution, mais le principe à partir duquel l’institution doit être jugée. Rousseau apparaît ainsi non comme le penseur nostalgique d’une démocratie antique, mais comme le théoricien d’une subordination du gouvernement à la souveraineté populaire dans des sociétés qui ne peuvent plus confondre l’une et l’autre.

Les chapitres conclusifs peuvent alors souligner la portée contemporaine du livre. Foisneau y soutient que la tentative moderne de subordonner les techniques de gouvernement aux finalités de l’État a constitué l’un des grands projets du droit public européen, mais qu’elle est demeurée inachevée. Le néolibéralisme, puis les rhétoriques contemporaines de la gouvernance, marquent une étape décisive dans l’émancipation des arts de gouverner à l’égard de la justice politique. L’intérêt de cette conclusion ne réside pas seulement dans sa capacité à souligner l’actualité du propos, elle met à l’épreuve du présent l’hypothèse historique centrale du livre. Le conflit entre souveraineté et gouvernement n’appartient pas au seul XVIe ou XVIIe siècle : il continue de structurer nos débats sur le droit, l’administration, le marché et la démocratie.

On l’aura compris, Manières de gouverner est un ouvrage de première importance. Il renouvelle la lecture de Bodin en réinscrivant la souveraineté dans une problématique d’ensemble sur l’État moderne. Il propose une interprétation particulièrement forte de Hobbes comme théoricien de l’association civile et non comme simple penseur de la domination. Il restitue à Rousseau toute sa pertinence institutionnelle. Il oblige enfin à repenser la raison d’État, la gouvernementalité et la gouvernance à partir d’un problème plus fondamental : celui du principe au nom duquel il est légitime de gouverner. L’ouvrage entendait faire de la tension entre souveraineté et gouvernement non un thème parmi d’autres, mais un principe d’intelligibilité privilégié de la modernité politique. Le pari est tenu. Sa force, son originalité et sa rigueur en font d’ores et déjà une référence majeure dans les débats contemporains sur l’État, le gouvernement et la souveraineté.

Patrick Savidan est agrégé et docteur en philosophie, professeur de science politique à l'Université Paris-Panthéon-Assas et directeur éditorial des Editions Raison publique. Ses travaux portent principalement sur la démocratie et la justice sociale et s'attachent à éclairer les questions morales et civiques que soulève notre époque en les reliant aux enjeux classiques et contemporains de la philosophie politique.

Parmi ses derniers ouvrages: Dictionnaire des inégalités et de la justice sociale (dir., Presses universitaires de France, 2018) ; Dire les inégalités. Représentations, figures, savoirs (dir. Avec R. Guidée, Presses universitaires de Rennes, 2017) ; Voulons-nous vraiment l’égalité ? (Editions Albin Michel, 2015); Repenser l'égalité des chances (Livre de poche [Grasset], 2010); Multiculturalisme (PUF, 2009).