Forum de Davos 2026 : Courage, le retour
Face aux menaces et aux provocations de Donald Trump, l’appel lancé à Davos par Gavin Newsom à « tenir bon » invite à rouvrir une question ancienne : celle du courage en politique. De Cicéron à Machiavel, deux conceptions antagonistes de la vertu publique éclairent les dilemmes auxquels sont aujourd’hui confrontés les dirigeants européens — et les peuples appelés à en assumer le prix.
Face à Donald Trump, « stand firm », « grow a backbone » …
Les mots lancés le 20 janvier 2026 à Davos par Gavin Newsom, gouverneur de Californie, à l’adresse des dirigeants du monde, frappent par leur virulence. Ils bousculent les codes de la courtoisie diplomatique — que l’orateur ne se prive d’ailleurs pas de dénoncer — et peuvent paraître, à certains égards, déplacés. On pourrait lui objecter qu’il ne lui revient pas de dicter aux Européens la réponse à apporter aux attaques et menaces proférées par Donald Trump. Il faut pourtant lui reconnaître un mérite : rappeler que la politique n’est pas seulement affaire de règles ou de calculs, mais aussi de vertus. Et parmi celles-ci, le courage — que les Anciens rattachaient à la fortitudo — occupe une place cardinale.
Pour Cicéron, la fortitude est la vertu qui règle l’attitude de l’individu face à la peur, au danger et à la souffrance. Il ne s’agit toutefois pas d’une simple disposition psychologique. La fortitude n’est authentique que si elle est adossée à la justice. Dans Les Devoirs (I, 62-63), l’orateur romain est sans équivoque : cette force d’âme qui se manifeste « dans les périls et les épreuves » est « viciée » lorsqu’elle se trouve « dépourvue de justice », ce qu’elle est inévitablement si elle ne combat pas « pour le salut commun ». Privée de justice, la fortitude dégénère en simple audace, en « sauvagerie bannissant toute forme d’humanité ». Cicéron s’appuie ici sur le Ménéxène de Platon (246c) : « L’élan d’une âme disposée à affronter le péril, si la met en branle sa propre avidité, et non l’intérêt de tous, […] devrait recevoir le nom d’audace, plutôt que celui de courage ». Le courage doit être juste pour être véritablement courage.
Cette conception s’inscrit dans une morale de l’homme public : gouverner, pour Cicéron, c’est d’abord exercer des vertus et remplir des devoirs. Quelques siècles plus tard, Nicolas Machiavel tiendra un discours radicalement différent. Les lecteurs du Prince savent que, pour le penseur florentin, le carcan moral hérité de l’Antiquité n’est plus de saison. La vertu morale ne saurait constituer une condition de l’exercice du pouvoir.
Chez Machiavel, l’art de gouverner relève non de la vertu, mais de la virtù : la capacité à agir efficacement au service de l’État. Manipulation, ruse, mensonge, cruautés « bien employées » cessent d’être des vices à proscrire pour devenir des instruments légitimes du pouvoir. Savoir « prendre la voie du mal » lorsque la conservation de l’État l’exige : telle est l’attente placée dans le bon gouvernant.
Certes, Machiavel déploie une réflexion subtile sur le jeu de l’être et du paraître. Mais le célèbre chapitre XV du Prince ne laisse planer aucun doute sur la rupture entre morale et politique : « Un homme qui voudrait en tout point faire profession d’homme bon va à sa ruine parmi tant d’autres qui ne le sont pas. Il est donc nécessaire à un prince, s’il veut se maintenir, d’apprendre à pouvoir n’être pas bon, et d’en user ou non selon la nécessité. »
Oublions la prudence, relativisons la justice, traitons la tempérance comme une variable d’ajustement : les vertus traditionnelles ne sont plus contraignantes. Cicéron et Machiavel offrent ainsi deux visions irréconciliables de la politique. Pourtant, un point de convergence subsiste. Le traitement que Machiavel inflige aux vertus classiques en épargne une : le courage.
Le Prince peut se contenter de paraître clément, juste ou tempérant ; il ne peut en revanche se dispenser d’être courageux. Sans courage, aucun espoir de conserver l’État. S’il doit ruser comme le renard, il lui faut aussi être lion, capable « d’effrayer les loups ». Cela suppose de savoir affronter la fortune, de la défier plutôt que de la craindre. À l’âge des bouleversements, la circonspection devient faiblesse. L’audace est une exigence, l’impétuosité une vertu stratégique. La virtù consiste à tenir tête à la fortune, à abandonner tout scrupule lorsque la situation l’impose. « Prendre la voie du mal » et avoir le courage de l’assumer.
Il faut alors se défaire de ces niceties que Gavin Newsom juge si malvenues face à un T-Rex tel que Donald Trump. Surmonter la peur, dissiper l’indécision. « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace », lançait Danton. Cette audace, cette résolution face à l’adversité, ne garantit pas de commander à la fortune, mais permet au moins de ne pas la subir. Il ne s’agit pas de multiplier les cruautés jusqu’à susciter la haine, mais d’accepter, lorsque les circonstances l’exigent, d’être craint.
Cicéron et Machiavel ne se seraient sans doute jamais mis d’accord. Mais tous deux reconnaissaient au courage une place centrale dans l’exercice du pouvoir. Peut-être même pourraient-ils souscrire à cette leçon que Jean-Jacques Rousseau fait adresser par le précepteur à son élève dans Émile : « Il n’y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat. »
Ne nous y trompons pas cependant : au courage attendu des dirigeants européens face aux menaces doit répondre le courage des peuples qu’ils gouvernent. En l’espèce, cela ne signifie pas autre chose que se tenir prêt à assumer dans notre vie même le prix de la fortitude : celui du refus de la compromission, du courage de ne pas courber l’échine.
Les T-Rex et autres dinosaures ne disparaîtront pas d’eux-mêmes.
Patrick Savidan est agrégé et docteur en philosophie, professeur de science politique à l'Université Paris-Panthéon-Assas et directeur éditorial des Editions Raison publique. Ses travaux portent principalement sur la démocratie et la justice sociale et s'attachent à éclairer les questions morales et civiques que soulève notre époque en les reliant aux enjeux classiques et contemporains de la philosophie politique.
Parmi ses derniers ouvrages: Dictionnaire des inégalités et de la justice sociale (dir., Presses universitaires de France, 2018) ; Dire les inégalités. Représentations, figures, savoirs (dir. Avec R. Guidée, Presses universitaires de Rennes, 2017) ; Voulons-nous vraiment l’égalité ? (Editions Albin Michel, 2015); Repenser l'égalité des chances (Livre de poche [Grasset], 2010); Multiculturalisme (PUF, 2009).
