Labyrinthes et enfance du langage

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A propos de : Sur la plage de Juliette Willerval, Paris, Éditions Alma, mars 2024

Un homme au désespoir décide de prendre un avion après avoir rencontré, dans un bar parisien, une femme qui lui a dit retourner le lendemain chez elle à Lisbonne. Le lendemain, lui aussi retrouve les rues de cette ville où il a passé les vacances les plus marquantes de sa vie, « épicentre de son enfance », à l’âge de six ans.

Sur la plage, le titre choisi par Juliette Willerval pour son premier roman annonce une topographie décalée : dans le présent du livre, la plage n’est que souvenir ou horizon, le dédale des rues de Lisbonne leur accès possible. L’espace est configuration d’un esprit, des pérégrinations de la mélancolie, des dédoublements de Pessoa, pour qui la nuit ne révèle dans l’enchevêtrement des rues « qu’ombres coupées de fausse lumière, intervalles trompeurs, dénivellements absurdes, incohérences du visible ». C’est aussi la ville du Tadeus d’Antonio Tabucchi, dont le personnage, dans le seul roman de l’auteur écrit directement en portugais, Requiem, vient rencontrer l’ami disparu, la personnification même de sa culpabilité. Lisbonne est un palimpseste bien plus vaste, mais il s’agit quoi qu’il en soit d’un décor de papier : quelques noms de rue, le souvenir d’une verticalité et d’un bord de mer ; l’étrangeté et la littérature aux aguets. L’espace est mental, c’est à la fois celui de la mémoire et celui de la littérature. Car le narrateur oscille entre la souffrance d’avoir vu son manuscrit rejeté par un éditeur méprisant, et celle, plus diffuse, d’une séparation infantile avec le père, peu après le séjour lisboète. Peu après s’être perdu sur une plage, il a à jamais associé à cette transgression, à ce moment de liberté et de confusion, l’acuité d’une gifle et la disparition du père à la rentrée des classes qui suivit. Dans l’esprit du narrateur épuisé se mêlent donc au présent la rencontre avec la jeune femme la veille, qui repart pour Lisbonne et lui donne son adresse sans penser qu’un inconnu pourrait lui aussi sauter dans un avion, le refus de son manuscrit, le souvenir cuisant de la plage de ses six ans, ceux d’une librairie familière et d’un livre dont l’auteur aurait un nom proche du sien, mais portugais.

Le roman paraît ainsi reconfigurer les hétéronymes de Pessoa, décrivant un monde spéculaire où la vitrine de la librairie parisienne reflète un moi lisboète, tandis que la librairie de Lisbonne se fait double de celle de Paris, et le livre qu’y trouve le personnage devient une traduction de celui qui fut refusé. La seconde librairie est miroir déformant de la première dans laquelle le narrateur se reconnaissait étranger. Le point de fuite qui était celui de la mise en abyme se perd, tout comme se jouent dans les déambulations urbaines une pulsion de mort, le désir d’assassiner un homme dont on n’a pas vu le visage, qui pourrait être soi, où les couteaux sont la lame des résolutions et l’écho d’un jouet d’enfant.

Dans cette répétition du passé, chaque objet se déplace au gré d’un miroir déformant, ou plus exactement d’un « bloc magique » freudien et de ses résurgences déplacées. Le livre nous emmène dans les dédales oniriques et existentiels d’un espace enténébré, anguleux, sans singularité pourtant. Un escalier à la Escher que l’on pourrait descendre en montant à l’infini. Tout fait signe vers un roman de quête de soi aux accents post-modernes. Les détours du personnage recèlent des doubles à foison : un double enfant dans le passé, un père en ombre, un inconnu qui pourrait être moi, un fils Gama pâle reflet d’un père explorateur, des vitres qui se réfléchissent et cette plage qui est l’objet du roman d’un narrateur -plagiaire qui ne sait que répéter les déjà dits, singer les déjà faits. La quête pourrait être sans but, ne dévoiler que l’absence : « je sais ce que je fuis, non ce que je cherche » dit Montaigne en exergue ; la course folle du narrateur a l’indistinction des labyrinthes de la conscience et de ses cécités.

Et pourtant il y aura bien une plage, sur laquelle bute la narration comme s’y échoue le magnifique paragraphe de l’incipit, il y aura bien ce point d’arrêt des dédales de la ville et de la quête du personnage. La mise en abyme et sa spécularité infinie renouent peu à peu avec un référent possible. Les angles morts de l’enfance s’éclaircissent, se racontent, quittent leur valeur purement symbolique pour renouer avec le narratif, avec la mémoire d’un personnage blessé. Le palimpseste n’est aucunement ratiocination mais pas de côté, comme une aide à la résurgence : par déplacement, le souvenir surgit, des retrouvailles sont possibles grâce à l’opération magique de l’inquiétante étrangeté du langage et de ses circonvolutions. Celui qui s’est toujours senti étranger va chercher dans le miroir de l’autre un reflet impossible et finit par se reconnaître.

Le flux de conscience à la troisième personne entretisse le voyage au présent, les sauts mémoriels et les dispositifs réflexifs Les mentions du livre écrit supposent l’existence d’un autre livre, ou d’un livre à venir qui est sans doute celui que nous avons sous les yeux, mais décalé encore, fort d’un narrateur tiers, d’une étrangeté de surcroît. Les phrases se font mimétiques d’une quête éreintante, abyssale et littéraire, elles se course-poursuivent en hyperbates et en images qui sans cesse associent un monde référentiel et son double métaphorique. Sur le sable est un très beau premier roman, à l’image de la ligne éditrice des Éditions Alma qui ne font paraître que quelques livres par an, dont les voix sont toujours singulières et d’une réelle exigence littéraire.

Clélie Millner

Clélie Millner est MCF en Littérature Comparée à l'ICP. Ses travaux portent sur une lecture politique et éthique de la littérature contemporaine dans le domaine français, italien et germanophone. Après avoir travaillé sur le "questionnement de la présence" à travers la notion de trace (essai inspiré du doctorat à paraître), elle s'intéresse à des enjeux politiques et éthiques de récits de soi de l'extrême contemporain et anime un séminaire de recherche sur cette question à l'ICP.