Trouver sa place, être soi-même

AFP

A propos de :

La Petite Dernière, de Fatima Daas (Notabilia, 2020).

« Je m’appelle Fatima Daas », « Je m’appelle Fatima » : c’est par l’une ou l’autre de ces déclarations d’identité que s’ouvre quasiment chacun des soixante-neuf fragments – de quelques lignes pour les plus courts, de quelques pages pour les plus longs – dont se compose le livre de Fatima Daas La Petite Dernière. Il est difficile, bien qu’il soit baptisé « roman », de ne pas le tenir pour très autobiographique. Mais au fond, pour sa lecture, l’étiquette importe peu.

Dire et redire aussi souvent qui l’on est, c’est attester d’un rapport pour le moins difficile à soi, au nom reçu, à ce qu’il représente et signifie – et c’est ce que raconte, ou plutôt ce qu’explore, ou ce qu’expose, La Petite Dernière. « La petite dernière », en arabe « la mazoziya » (La Petite Dernière, p. 16), désigne la narratrice et principal personnage du roman, Fatima, la dernière fille d’Ahmed et Kamar Daas, la sœur cadette d’Hanane et Dounia – et de Soumya, morte « quelques heures après sa naissance » (p. 14). Elle est celle dont son « [son] père espérait qu'[elle serait] un garçon » (p. 13). Elle est née en France de parents nés en Algérie, et vivant en banlieue parisienne, à Clichy-sous-Bois. Elle est une fille d’immigrés, une banlieusarde, une « rebeu ». Elle est musulmane, et porte le prénom de « la plus jeune des filles du dernier prophète, Mohammed – Salla Allah alayhi wa salam, paix et salut sur lui –, et de sa première femme, Khadidja » (p. 14), « un nom auquel il faut rendre honneur » (p. 7). En grandissant, elle se découvre lesbienne.

Cette découverte, avec ses conséquences, c’est le cœur, le nœud de l’histoire de Fatima : histoire d’une gamine, puis d’une jeune femme, en quête d’une place dans sa famille et dans le monde – en quête d’amour. Comment faire entendre, comment faire accepter qu’elle est cette fille qui aime les filles dans une famille où ce n’est guère pensable, dans une famille où, déjà, « le silence était le moyen de communication le moins codé » (p. 113) ; où « l’amour, c’était tabou […], les marques de tendresse, la sexualité aussi » (p. 101) ? Comment le faire entendre, comment le faire accepter à sa mère qui, la surprenant « un matin, avant d’aller au collège », alors que Fatima « couvre [ses] cheveux de gel », déclare : « Dieu n’aime pas quand une fille veut ressembler à un garçon » (p. 82) ? Sans parler de son père, pour qui l’une des deux aînées de Fatima, Dounia, était devenue « kchouma, la honte » (p. 154), après avoir été violée au cours d’une fugue. Et puis, comment concilier l’homosexualité avec l’islam, avec Dieu, avec le désir de Dieu dont Fatima est habitée – Dieu dont elle dit : « j’ai peur : / Que Dieu ne m’aime pas. / Qu’il ne m’aime pas comme je l’Aime. Qu’Il ne m’abandonne » (p. 41).

C’est l’un des aspects les plus remarquables, au sens premier du terme, de La Petite Dernière, que l’importance de la relation à Dieu dans l’histoire de Fatima. En témoigne notamment la scène de ses ablutions puis de sa « prière surérogatoire » » (p. 131), après qu’elle est allée trouver l’imam de la mosquée de Sevran pour lui demander, de manière indirecte, un avis sur son homosexualité. La Petite Dernière est, dans l’ensemble, un livre à l’écriture concise, qui choisit ses détails. La scène de la prière ne nous laisse rien ignorer des moindres gestes et paroles de l’orante – ces dernières souvent données en arabe et dans leur traduction française. L’écriture épouse, avec une précision presque hypnotique, le déroulement du rituel. Le contraste avec le dialogue de sourds qui précède n’en est que plus grand. Car l’imam de Sevran, « Barbe-Rousse », comme le surnomme Fatima, n’a rien de plus à lui dire, rien d’autre à lui dire que les autres personnes qu’elle a consultées ou qu’elle consultera – une femme rencontrée à la mosquée proche de son université, un imam de la Grande Mosquée de Paris, sa mère : Dieu n’a pas fait les femmes pour les femmes, pas plus que les hommes pour les hommes. Comme le dit l’imam de la Grande Mosquée : « Dieu a créé Adam et Ève, et non pas Ève et Ève. Après le mariage pour tous, on acceptera le mariage avec les animaux et avec les enfants » (p. 171). À ses conseillères et conseillers, Fatima a certes des choses à répliquer, qu’elle garde pour elle devant Barbe-Rousse : « Je n’ose pas dire que l’homosexualité féminine n’est pas abordée dans le Coran. Je n’ose pas non plus dire que seule l’histoire de Sodome et Gomorrhe l’évoque explicitement. Qu’on ne parle pas d’homosexualité, mais de viol d’hommes sur des jeunes hommes, et pas de relation homosexuelle consentie » (p. 129) ; des choses qu’elle laisse jaillir devant sa mère : « Tu sais quoi ? C’est pas grave, mama ! Aujourd’hui on peut tout être : violeur, tueur en étant musulman, sauf être un homme et en aimer un autre » (p. 138). Mais d’aucun d’entre eux, elle ne reçoit la parole d’acceptation qu’elle attend, qu’elle sollicite en feignant de demander pour une autre – et qui l’autoriserait, enfin, à être ce qu’elle est parmi les siens. Après les arrêts des imams, il ne lui reste plus qu’à s’en remettre à la prière – à Dieu.

Fatima n’a pas plus de succès dans ses amours qu’auprès des imams – auprès de Dieu, la réponse demeure en suspens. Quand elle a commencé à comprendre que les garçons ne l’attiraient pas, elle a essayé de faire comme si elle était, elle aussi, attirée par les garçons – une impasse. Quand elle s’est enfin tournée vers les filles, il y en a eu deux, Gabrielle et Cassandra, « [sa] stabilité aménagée, un semblant d’apaisement et de confort » (p. 86). Puis ce fut Nina – mais Nina, autre blessée de la vie, se dérobe. Comme le dit Rokya, l’amie fidèle, le roc de Fatima : « Tu es tombée amoureuse de quelqu’un qui porte un fardeau » (p. 178).

Son propre fardeau, Fatima l’extériorise en le somatisant, à travers l’asthme dont elle est « officiellement » affectée depuis « l’âge de deux ans » (p. 12). Elle l’extériorise également lorsqu’elle est à l’école, par une attitude farouche, parfois violente, comme lorsqu’il semble qu’elle va « en foutre une » (p. 146) à sa professeure de mathématiques du collège, madame Relca, qui « [lui] a collé un rapport derrière le dos, sans même [la] prévenir » (Ibid.) ; un enième rapport pour lequel madame Salvatore, que l’on suppose être la principale, ou la conseillère d’éducation, promet à Fatima de « [la] faire dégager pour de bon » (p. 147). Ils sont nombreux, les adultes chargés des maux de l’âme ou du corps, ou de l’éducation, qui gravitent autour de Fatima, ou qu’elle sollicite, qui veulent ou prétendent vouloir son bien, qui la jugent. Ils finissent par se confondre : dans le bureau de l’imam de la Grande Mosquée, elle « [se croit] aux urgences », mais aussi « dans le bureau du proviseur » (p. 169), attendant d’être punie – un parallèle qu’il est difficile, par les temps qui courent, de ne pas trouver au moins malicieux.

J’imagine qu’un lecteur de cette recension pourrait ici soupirer, et dire : « l’histoire de Fatima est intéressante, touchante, mais qu’a-t-elle de plus qu’une autre histoire de crise d’identité, comme on en trouve tant aujourd’hui ? » À cette question, je répondrais d’abord « sa forme », qui permet à Fatima Daas de bien faire comprendre au lecteur et les différentes strates du complexe identitaire de sa narratrice, et le processus de son interrogation sur elle-même, sans en passer par un récit (plus ou moins) « linéaire ». Les déclarations d’identité évoquées au début de cette recension sont suivies de scènes, de souvenirs, de réflexions relatives à un aspect de la personne et de la vie de Fatima. Cette forme peut agacer par son systématisme, mais elle rend sensible le travail de la narratrice pour se saisir.

Mais je répondrais aussi, et surtout, que la grande réussite de Fatima Daas, c’est de nous donner à lire comme l’histoire d’une personne, malmenée par le conflit de ce qu’elle a reçu et de ce qu’elle est (comme ce fut, et c’est, le cas pour d’autres, dans des contextes différents), ce que d’aucuns, en raison des particularités de cette personne et de son histoire : les origines algériennes, l’islam, la banlieue, l’homosexualité, nous exposeraient comme un problème social. L’histoire d’une personne, Fatima, qui est également, de manière indissociable, celle d’autres personnes, de ses parents en particulier, dont elle sait pointer les incapacités, les préjugés, les limites, sans les renier – comme elle sait faire sentir, avec une férocité rentrée, les limites des « hommes de Dieu », sans en rendre Dieu responsable. C’est une des beautés de La Petite Dernière que la manière dont il donne droit de cité littéraire à Ahmed et Kamar Daas, à leur solitude à deux, au retrait du père, à sa brusquerie, au sens de la responsabilité domestique de la mère – et pour finir, à sa tendresse envers Fatima : « – Joyeux anniversaire, benti. / Ma fille » (p. 186).

Jean-Baptiste Mathieu est un ancien élève de l’Ecole normale supérieure (Ulm). Professeur agrégé de lettres modernes, il enseigne actuellement au Lycée Marcel Pagnol d’Athis-Mons. Il est rédacteur en chef de la rubrique « Critiques » au sein de la rédaction de la revue Raison publique.