L’ordinaire tient à un fil…

Daniel Sjöström

Cet article a été initialement publié dans le cadre du dossier “Retour à la vie ordinaire” co-dirigé par Sandra Laugier et Marie Gaille. Ce dossier a fait tout d’abord l’objet d’une parution papier dans la revue Raison publique, 2014/1 (n°18).

L’ordinaire ne tient qu’à un fil. L’ordinaire, dit le dictionnaire, c’est ce que l’on fait habituellement. Il suffit de peu pour ne plus le faire. « Je fis un jour, une chute, écrit Henri Michaux. Mon bras, n’y résistant pas, cassa.  Ce n’est pas grand chose un bras cassé. C’est arrivé à plusieurs, à beaucoup. Ce serait néanmoins à observer bien »[1]. L’écrivain propose, pour décrire son expérience déroutante, la parabole d’un professeur « autrichien » dotant, à des fins expérimentales, un étudiant de lunettes qui inversent la droite et la gauche, le haut et le bas : le malheureux doit tout apprendre des gestes familiers ; puis à nouveau quand on lui retire les lunettes, une semaine plus tard. L’ordinaire, le régulier, l’attendu, ce qui vient « comme à l’ordinaire », c’est d’abord mon corps, l’évidence la plus évidente et celle de ses performances discrètes, prendre une tasse, descendre un escalier, ramasser ce qui tombe, éplucher les pommes de terre, rentrer dans un pantalon. Cette évidence est mise en crise dès qu’une personne handicapée motrice, par exemple, fait pour une raison ou pour une autre incursion dans un groupe de valides. Tout bute, résiste, les circulations, l’espace, les relations, ce que l’on fait ensemble et qui fait quoi pour qui, comment. La moindre panne d’ascenseur ou ne pas connaître le code des toilettes aménagées et l’ordinaire se met en crise, il perd soudainement ses qualités d’évidence muette.

On peut trouver l’ordinaire sans intérêt, un peu plat, et vouloir s’en échapper, par exemple s’enivrer. Contrairement aux idées reçues, l’alcool ne console pas, écrit Marguerite Duras, mais « conforte l’homme dans sa folie, il le transporte dans les régions souveraines où il est maître de sa destinée. Aucun être humain, aucune femme, aucun poème, aucune musique, aucune littérature, aucune peinture ne peut remplacer l’alcool dans cette fonction qu’il a auprès de l’homme, l’illusion de la création capitale »[2].  L’extase mystique n’est pas à la portée de tout le monde, ni le sens du sublime. Pour connaître des high, on peut aussi user d’autres toxiques, jouer à la roulette, sauter à l’élastique, pratiquer le donjuanisme sexuel ou céder à la frénésie des soldes[3]. Mais l’ordinaire peut cesser d’être plat d’une autre manière, à partir du moment où il perd son évidence, où il cesse d’être naturel. La maladie fait rupture dans l’ordinaire, qu’il s’agisse d’une simple fracture ou de tout autre pathologie, l’annonce est brutale : rien, pour un temps, ne sera « comme avant » le cancer, le sida… L’une des formes sans doute les plus étranges dans les ruptures avec l’ordinaire est la maladie d’Alzheimer qui s’attaque de façon systématique et progressive aux gestes de la quotidienneté. La maladie touche à son zénith le jour où la personne met son pantalon à l’envers, son soutien gorge au dessus de son pull, son rouge à lèvres autour des yeux. Le jour aussi où les relations qui tissaient l’ordinaire se sont défaites et où la personne ne reconnaît plus son enfant, ou la compagne, le compagnon de sa vie. Pourra-t-elle revenir un tant soit peu vers l’ordinaire ? À quelles conditions ? Quel ordinaire ? Pour quoi faire ?

Nous envisagerons ici différentes modalités de retour à l’ordinaire après que l’on en soit sorti plus ou moins contre son gré. Si l’on pense facilement au retour après avoir vécu un évènement important qui rompt avec le quotidien, on pense moins souvent que l’on peut aussi se trouver en panne chronique de maintien de « la vie de tous les jours » et en grande difficulté pour s’y accrocher. L’expression « retour à l’ordinaire », en ce sens, est trompeuse, dans la mesure où elle pourrait suggérer que seul le retour est dynamique, tandis que l’ordinaire n’en finirait pas d’être là. Mais ce n’est pas le cas. Nous souhaitons ici avant tout montrer l’incroyable prouesse que représente l’agencement, le maintien et le retour quotidien de l’ordinaire, pour les gens ordinaires mais aussi pour ceux qui le sont moins, comme les vieillards qui souffrent d’Alzheimer ou les malades mentaux, tout en soulignant qu’il sont parfois peu différents de chacun d’entre nous après une épreuve qui a fait vaciller le rapport à l’environnement et au rythme familiers. Nous sommes tous, en tant qu’humains, sensibles aux altérations de l’ordinaire. En ce sens, la quotidienneté signifie de faire revenir l’ordinaire, jour après jour, d’en maintenir les conditions, ceci demande une force, une persévérance qui souvent passe inaperçue, car l’enchantement de l’ordinaire procède de sa légèreté. Dès que l’ordinaire se met à peser, on peut dire que le retour est compromis ou qu’il se fera péniblement sous la bannière de l’inquiétante étrangeté.

Pour se saisir de la vulnérabilité de l’ordinaire, nous croiserons analyses filmiques et littéraires avec des éléments de théorisation psychopathologique, de témoignages et d’enquêtes sur le travail de soin. L’ordinaire le plus ordinaire, et les retours les plus ordinaires à l’ordinaire échappent en effet au champ de la pathologie, alors qu’ils ont fait l’objet de traductions littéraires et artistiques puissantes. Ces œuvres nous aident à comprendre comment l’ordinaire à la fois s’agence ou se défait. Certaines maladies ou certaines situations engendrent des troubles des évidences de la quotidienneté : l’acédie, torpeur qui frappait la vie spirituelle des moines les plus exigeants et que nous comparerons au fading mortel doublement incarné par Delphine Seyrig dans India Song de Marguerite Duras et Jeanne Dielman de Chantal Ackerman ; ou certains troubles psychotiques ou déments qui font obstacle à la vie ordinaire. Celle-ci doit alors pour être maintenue malgré tout faire l’objet d’un traitement institutionnel à visée thérapeutique : créer l’ordinaire est un soin qui relève d’un art de vivre. Le maintien du « régulier » nécessite dans tous les cas certains artifices et beaucoup d’efforts répétés, faute de quoi l’irrégulier, au sens du dérégulé, du hors règles communes peut mener à un monde de contraintes désocialisantes. L’ordinaire est vulnérable, son retour n’est jamais assuré, il borde de façon périlleuse la mort et il ne tient souvent à rien, ou à si peu, qu’il n’y verse ou n’en choisisse l’issue.

L’acédie ou l’épreuve désertique de soi

Comme il existe une qualité d’évidence de l’ordinaire, il existe un fading de l’ordinaire, dont un certain cinéma expérimental des années 1970 a pu rendre compte dans quelques œuvres rares qu’on ne tournerait sans doute plus aujourd’hui dans notre époque accélérée. Ce sont des œuvres lentes, des films dont on a pu dire qu’ils n’en étaient pas : pas d’histoire, pas d’action, pas de dialogue, un minimum de plans, des films qui filment l’ennui, un certain vide. 

Dans le film de Chantal Ackerman, Jeanne Dielman, 23, Quai du Commerce, 1080 Bruxelles, on voit, durant trois heures, Delphine Seyrig mettre des pommes de terre à cuire, ouvrir la porte à un homme, aller dans une pièce avec lui, en ressortir et l’accompagner à la porte, prendre son argent, aller le mettre dans une soupière, éteindre et allumer les lumières chaque fois qu’elle entre ou sort d’une pièce, éteindre le feu sous les pommes de terre, se laver et nettoyer la baignoire vigoureusement, mettre la table, manger en silence avec son fils, servir desservir, lire une lettre à voix haute, tricoter pas longtemps, se brosser les cheveux avec force, [jour deux] cirer des chaussures, moudre du café, préparer le petit déjeuner, mettre l’écharpe comme il faut autour du cou de son fils, laver la vaisselle, faire le lit, aller à la poste et chez le cordonnier, faire les commissions, les ranger, faire les comptes, poser le couffin du bébé de la voisine sur la table de la salle à manger, préparer des escalopes panées, écouter la voisine se plaindre qu’elle ne sait pas quoi faire à manger, manger une tartine, mettre du rouge à lèvres et se peigner, acheter une pelote de laine, prendre un café dans une brasserie, mettre à cuire les pommes de terre, ouvrir à un autre homme, le raccompagner à la porte légèrement décoiffée, mettre l’argent, ouvrir la fenêtre, retirer la serviette éponge du lit, laver la baignoire à l’Ajax, découvrir que les pommes de terre sont trop cuites, aller avec à la salle de bain, hésiter, puis repartir à la cuisine et les jeter à la poubelle, aller en racheter, éplucher des pommes de terre, manger avec son fils, tricoter très peu en écoutant la radio, [jour trois] oublier d’éteindre la lumière de la salle de bain et y retourner, cirer les chaussures et lâcher la brosse, allumer par erreur la lumière avant de réveiller son fils, oublier d’éteindre le poêle, être mal boutonnée, faire les courses trop tôt en devant attendre l’ouverture des boutiques, préparer une farce de viande, s’asseoir sans rien faire, boire un café, le jeter, boire du lait, mettre le lait dans un autre café, jeter le tout, moudre du café, regarder le café couler, faire la poussière sur des petites poupées en porcelaine, être assise dans un fauteuil sans rien faire, le chiffon à la main, s’occuper du bébé de la voisine qui hurle un bon moment, manger une tartine, plier une veste dans un morceau de papier, aller dans plusieurs merceries chercher un bouton pour la veste, prendre un café dans la brasserie, ouvrir un paquet avec des ciseaux, ouvrir à un autre homme, se déshabiller, avoir un orgasme, voir que l’homme reste là, qu’il est content de lui, se jeter sur lui et le tuer d’un coup de ciseaux dans la carotide, être assise à côté de la soupière avec du sang sur la main et le chemisier, soupirer, baisser la tête, fermer les yeux, les rouvrir.

Delphine Seyrig est dans tous les plans, bien que fréquemment de dos ou la tête hors du champ. Ce qui est représenté à l’écran est plus souvent le comportement de Jeanne Dielman que son intériorité.  Son expressivité est la plupart du temps indéchiffrable. Les deux premiers jours, Seyrig lui imprime un vague demi sourire, une sorte de mélancolie ironique ou de « belle indifférence » ; elle est complètement absorbée par ce qu’elle fait, aucun geste n’est laissé au hasard, tout est précis, habituel, il n’y a place pour aucune forme d’imprévu ; tout ce qui est bien réalisé, bien plié ou nettoyé à fond, semble la source d’une jouissance discrète. La rupture de l’ordinaire a lieu quand les pommes de terre sont trop cuites, cet accroc à l’ordonnancement strict des jours semble l’événement principal, ou du moins le signe précurseur, dans la perturbation qui gagne progressivement la troisième journée, où rien ne va plus et où les objets familiers – ciseaux, farce de viande, boutons pour fermer – font des signes d’ouverture à la violence. On ne peut négliger non plus l’influence des autres évènements que sont les questions que le fils adolescent essaie de poser à sa mère avant d’aller se coucher, d’abord sur sa rencontre avec le père, mort six ans auparavant, qu’elle décrit comme un mariage de raison [jour 1], ensuite sur la représentation violente qu’il se fait du coït ; le sexe de l’homme lui aurait dit un copain est comme une épée qui s’enfonce dans la femme et lui fait mal [jour 2]. Sans doute le fait que le fils introduise avec des mots très crus, sans fard, sa question des origines et la problématique de la sexualité, du désir et de l’amour dans le face à face ordinairement silencieux avec sa mère joue-t-il le rôle d’interstice irrégulier (comme on dit un sol irrégulier) qui précipite l’erreur de cuisson. « J’aurai pu en faire de la purée, dit-elle, mais on en mange demain », énonçant l’absurdité d’un mode de vie qu’elle a entièrement assujetti à la règle de la répétition. Cet activisme domestique, ce perfectionnisme du moindre détail ritualisé, la serviette pliée, la nappe lissée, le plat du jour, les clients à heure fixe, ce qu’on pourrait appeler la « maniaquerie de la ménagère » protège Jeanne Dielman de tout afflux de sensation, d’affects ou de désir désorganisés. Elle vit sa vie « à petits feux ». La prostitution est vécue en continuité avec le mariage, comme une formalité qui ne compte pas trop, dont on se nettoie dans la baignoire et en ouvrant la fenêtre. Elle aime avant tout, semble-t-il, le contact avec les billets. Au fils qui demande si cela comptait que le père ne soit pas beau, elle répond par l’indifférence, l’homme est sans importance. La scène où elle jouit est de ce point de vue des plus étranges, car l’homme ne fait quasiment rien, couché sur elle.

Marguerite Duras à la même époque, avec la même actrice incandescente, filme la vacuité des vies bourgeoises, de India Song à Baxter, Vera Baxter, il ne se passe rien d’autre que la douleur de l’amour, celui du vice-consul pour Anne-Marie Stretter, celui de Vera pour Jean Baxter. Le temps s’étale dans des conversations vaines, des ragots, des on-dit, des bavardages parfois moins superficiels qu’on ne le croit, les uns parlant des autres pour tenter d’en percer le mystère, mystère de l’ennui, du vide qui dénude l’être dans une épreuve solitaire de soi. Dans India Song, Delphine Seyrig ne « joue » pas à proprement parler, elle apparaît, incarne le mystère d’un être, « cette femme » comme disent les voix durant le bal. Duras n’a pas dit à Delphine Seyrig, vous êtes Anne-Marie Stretter, mais vous êtes « la figurante d’Anne-Marie Stretter », ajoutant que la véritable Anne-Marie Stretter, elle ne la connaissait pas[4]. India Song, autant que Jeanne Dielman, bien que par des voies différentes, est un film sur l’ordinaire. « Ne s’habitue pas, non » est la phrase-clé qui scande les conversations. L’Inde est ce lieu auquel on ne s’habitue pas, qui reste, pour certains occidentaux coloniaux, un lieu où ils doivent s’efforcer de vivre hors de l’ordinaire. Mais les conversations, elles, se tiennent bien du côté de l’ordinaire, de tout ce temps que nous passons à parler, à blablater sur le mystère des autres, ici de ces gens qui ne supportent pas les Indes. Quand Seyrig marche entourée de « ses » hommes… cela continue de n’être pas ordinaire et pourtant on pourrait dire qu’il se dégage d’elle la même ironie, la même mélancolie et la même jouissance discrète que lorsque Jeanne Dielman met l’argent de la passe dans la soupière. Deux formes de revanche sur les hommes bien dérisoires.

Anne-Marie Stretter, Jeanne Dielman, ou encore Vexa Baxter, au-delà de leur condition sociale très différente, femme de diplomate, d’un riche parvenu, ou veuve d’un employé, n’ont pas de destinée en dehors du rôle d’épouse et ou de mère montré comme une forme du désœuvrement qui n’est pas comblée par l’amour physique (les amants, les clients) ; la sexualité étant plutôt vecteur de malheur. Nous les trouvons trop lentes, trop précieuses, trop aliénées à une condition féminine révolue, ces femmes. D’où vient la fascination que continue à produire pourtant ces œuvres ? En partie de ce qu’elles mettent en scène, dans son dépouillement, l’épreuve de soi que constitue l’ordinaire si l’on commence à le regarder en face. Il est saisissant, chez Duras comme chez Ackerman, que la mise en scène de cette tristesse ou acédie n’a rien d’une critique féministe victimaire ou misérabiliste : regardez cette pauvre vie qu’elles vivent. Au contraire, cette parcimonie de l’action qui installe un corps dans le temps est aussi montrée comme une sublimation de l’être. Le dispositif du film, en tant qu’il est adressé aux spectateurs, crée les conditions d’un retour à l’ordinaire où il s’agit de se mettre à l’épreuve du quotidien de Jeanne Dielman, ou de partager les ragots sur l’incapacité à s’habituer aux Indes d’Anne-Marie Stretter… Il y a, dans les deux films, une magnification de cette posture qui consiste à persister à être, non pas sans rien faire, mais sans rien faire d’extraordinaire. Ce qui fait qu’on pourrait dire de Jeanne Dielman et d’Anne-Marie Stretter qu’elles sont simplement courageuses d’avoir persévérer aussi longtemps avant de lâcher prise, par le meurtre, pour l’une, par le suicide pour l’autre.

L’acédie est ce sentiment de perte de tout élan spontané et qui « sape lentement l’activité réglée comme la joie de vivre »[5]. L’acédie trouve sa source dans une ambition spirituelle soutenue au sein d’une pratique quotidienne qui peut être peu remarquable au premier abord. « Ambition de devenir soi-même, d’être seul en charge de soi, de n’accepter que cette contrainte intérieure, mais d’une force plus grande que les pressions biologiques, psychologiques ou sociales, voire historiques ! » Jeanne Dielman fait du ménage une chorégraphie sans spectateurs ; avant de se marier, Anne-Marie Stretter était Anna Maria Guardi, pianiste à Venise. « L’acédie, dit encore Robert Forthomme se passe, en quelque sorte, avant et après la dépression : c’est à la fois sa racine anxieuse (liée à l’illimité de l’ambition comme à la limitation par la mort), mais aussi son prolongement dans une inquiétude sans cesse alimentée par une anticipation du dépassement de la mort, infinitisant le désir d’une manière foncièrement féconde, mais toujours périlleuse »[6]. L’acédie, selon Forthomme, est plus grave que le suicide, dont on pourrait encore dire qu’il est une « sortie » de l’acédie vers un désir de vie. « Il n’est pas cette indifférence… qui n’est même plus capable de l’ennui banal, qui n’a plus la force de s’ennuyer ! » Ou pour le dire dans les termes de Marguerite Duras :

Je fais des films pour occuper mon temps. Si j’avais la force de ne rien faire, je ne ferais rien, c’est parce que je n’ai pas la force de m’occuper à rien que je fais des films. Pour aucune autre raison.  C’est là le plus vrai je crois de tout ce que je peux dire sur mon entreprise[7]

Si l’ordinaire est une installation du corps dans le temps qui passe, le rythme, la durée, ou une occupation du temps par le corps – ce que montre sous la forme la plus pure la maladie d’Alzheimer, plus d’ordinaire, plus de temps -, notre activisme collectif dans notre société rapide, flexible, performante, opère comme une défense contre la perception du « sentiment continu d’exister », afin de ne pas penser l’ordinaire, c’est-à-dire la vulnérabilité de nos corps et de nos présences, pour ne pas penser ce qui borde l’ordinaire : la mort. India Song est écrit du point de vue de la mort comme un film fantomal dont le suicide de Stretter n’est pas la fin mais plutôt l’origine, elle est morte depuis longtemps quand commence l’histoire ; les voix, les corps sont ceux de revenants… Le bal est celui de fantômes. C’est peut-être la mort qui pour les vivants fait le mieux sentir l’ordinaire, quand il ne reviendra plus. Ainsi Yann Andrea écrit-il du cadavre de Duras :

Ce corps mort, ce corps froid, ce corps raide, habillé de manteau vert et noir et chaussé de souliers en cuir clair, ces souliers achetés au Soulier d’Or, boulevard Malesherbes. Ce jour-là vous achetiez deux paires de chaussures, c’est l’été, on va partir à Trouville, vous dites je n’ai rien à me mettre, il faut y aller. On y va au Soulier d’Or. Et vous m’offrez une paire de sandales. Magnifiques. (…). On est très content de nos chaussures[8]. (page 79)

La joie enfantine d’avoir des souliers neufs devient sublime, atteint l’intensité d’un « instant de vie » dans la perception par le vivant du cadavre qui les porte. Là aussi l’ordinaire brille dans son absence.

Les évidences de la quotidienneté

Mais pour certaines personnes, l’ordinaire est difficile à soutenir, cela requiert tout un travail pour maintenir le monde en ordre, de façon régulière, attendue, l’élan qui permet que l’ordinaire soit léger, qu’il soit agréable de se lever devant un nouveau jour, avec une odeur fraîche de café ou le chant des oiseaux, cet ordinaire-là est perdu, ne fait plus sens, a perdu ses caractéristiques d’évidence. Ces personnes ont perdu le goût de tout, de se laver, de se coiffer, de manger…

Dans la psychose, ce qui fait le corps unifié de l’ordinaire se dérobe la plupart du temps et demande « arrimage ». Les évidences de la quotidienneté prennent alors une importance considérable dans la vie quotidienne des institutions. C’est ce que montre Michel Couïll, infirmier du secteur 13 de l’hôpital psychiatrique de Landernau, à propos des tasses à café[9]. Dans la vie ordinaire, on boit le café dans des tasses en porcelaine et on mange avec des fourchettes qui piquent et des couteaux qui coupent ; ces évidences deviennent des privilèges quand on est schizophrène, hospitalisé durablement. Décrivant l’activité dans un lieu de soin psychiatrique, Couïll montre combien il est nécessaire de lutter pied à pied pour que la schizophrénie ne défasse pas tout, pour l’empêcher d’attaquer le sentiment continu d’exister dont parle Winnicott[10] et d’effilocher l’ordinaire de la collectivité. Si les modalités d’hospitalisation ne sont pas travaillées en permanence pour ré-encorporer le quotidien, la chair s’efface, se dévaste. Les tasses en porcelaine ne sortent que pour les grandes occasions, la visite de la psychologue, par exemple. Le reste du temps, on se retrouve à boire dans des tasses en plastique qui brûlent et se gondolent, on risque d’ébouillanter son voisin, et puis comment se donner une constance et une contenance, ou mieux une consistance, quand il est impossible de se cramponner fermement aux choses ? Quand les choses brûlent et se gondolent ? Pour que le café joue son rôle d’évidence ordinaire et rassurante, il lui faut un contenant qui restitue la familiarité d’une expérience ancrée de façon ancienne dans la mémoire de l’ordinaire. Le café, dit Michel Couïll, évoque pour lui celui qui était toujours prêt dans la cuisine de sa mère, boisson cuite et recuite, coupée d’une chicorée qui de surcroît porte le nom de la cheffe de service, patronne appréciée, le Docteur Leroux. Café donc, qui concentre la vie ordinaire en une gorgée signifiante pour l’auteur, qui dès lors, ne saurait l’envisager autrement pour ceux à qui il l’offre.

Si l’on admet que la vie quotidienne ressemble à un théâtre, à une pièce jouée par des acteurs, ainsi que l’a montré Goffman, alors il apparaît que les psychotiques ont du mal à jouer la pièce parce que, comme Jean Oury le dit, ils sont contraints de tenir le rideau en même temps. Cette difficulté à jouer le jeu ordinaire implique qu’il faut lutter pour le maintien d’un ordinaire partagé. On fêtera Noel par exemple, et on le fêtera le jour dit, pas celui d’avant ou celui d’après, sous prétexte que cela serait plus facile pour les soignants, voire les familles. On dit « faire Noel ». Il ne s’agit pas de faire « comme si » c’était Noel. Ceux dont l’ordinaire est si difficile à soutenir sont trop souvent mis à l’écart de l’ordinaire du monde, qu’il s’agisse du rythme de l’année par exemple, aussi bien que des tasses à café « en dur ». La valeur thérapeutique de l’ordinaire est largement sous-estimée, car cela implique seulement de partager entre soignants et soignés une vie quotidienne – on pourrait croire qu’on n’a rien fait –,  quand on pense plutôt dans les institutions que le « thérapeutique » passe par des formes diverses de technicité hautement spécialisées. Nous prendrons l’exemple de la gériatrie. Il existe actuellement une vogue d’ateliers sensoriels dont le matériel est relativement cher et qui sont destinés aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et de pathologies assimilées. Dans une pièce petite et sans fenêtre, on installe la personne sur un matelas à eau, avec des lumières qui bougent dans l’espace et de la musique, une soignante reste présente. Flotter dans des sons et des lumières est assurément une expérience très différente de l’ordinaire. À des soignants qui expérimentent ce type de dispositif, nous avons posé la question de savoir comment des personnes déjà confuses et souffrant de troubles de la cognition pouvaient supporter un tel environnement. La réponse nous a surprise. Le problème ne serait pas de faire entrer les personnes dans la pièce ou de leur proposer de vivre l’expérience sensorielle, elles semblent globalement l’apprécier. Non, le problème serait à la sortie, au moment du retour à l’ordinaire, à la lumière crue, aux bruits de l’institution, à la pesanteur du corps qui ne flotte plus… Il y aurait de nombreuses crises d’agitation après l’atelier sensoriel.

Il existe une multitude de formules d’animation, d’ergo ou d’art-thérapie qui sont complètement déconnectées de la vie ordinaire (et coûtent cher). On croit bien faire dans un autre établissement en réservant un espace pour l’art-thérapie, une pièce à part[11]. Oui, mais n’y vont que les personnes qui participent à cette activité et quand l’art-thérapeute est là, le reste du temps, l’espace dédié est inoccupé. À l’inverse, dans le même établissement, et c’est banal, pour des raisons de sécurité, on a retiré les plaques électriques des étages. Il en résulte que l’activité crêpes ou pâtisserie ne peut plus s’y réaliser et que les personnes qui, du fait de leur état mental, restent toujours dans les étages et ne peuvent profiter des animations faites dans le grand salon, sont aussi privées de ce  plaisir sensoriel de sentir et manger, relié à une quotidienneté non menaçante, partagée par tous, soignantes et soignés[12].  Nous ajouterons que l’on reproche aussi aux soignantes de « parquer » les personnes âgées dans des petits salons où elles sont à deux, et parlent entre elles, parfois en arabe. « Ca fait troupeau » dira le médecin coordinateur, dans une discussion avec l’équipe des cadres, plaidant pour qu’elles fassent des groupes plus petits, se séparent en deux et occupent un espace supplémentaire. Nous faisons remarquer qu’ainsi elles ne parleront plus en arabe et nous rappelons aux cadres, qu’une fois précédente, ils ont raconté l’histoire de bénévoles qui venaient dans les petits salons dire des contes. Ils s’étaient alors demandé si l’activité était réellement appropriée pour des personnes souffrant d’Alzheimer dans la mesure où les vieilles dames hurlaient des insanités en même temps que les bénévoles s’efforçaient de couvrir leur raffut en continuant de conter… en français. Ceci relativise beaucoup la gravité qu’il y aurait à parler dans une langue que les personnes ne comprennent pas.

Quand les soignantes s’adressent entre elles en arabe, c’est pour se dire quelque chose qui a du sens pour elles. Or ce son d’une parole authentique pourrait s’avérer moins perturbant qu’un son artificiel de « conte » dont on ne comprend pas ce qu’il vient faire là, qui empêche de somnoler ou de rester tranquilles. La psychologue qui participe à cette discussion mentionne alors la conférence d’un gériatre très réputé rappelant que la relation avec des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer attaque les processus cognitifs et crée des états de sidération. En somme, elle se souvient inopinément qu’il n’est pas bon de rester seule avec des gens atteints de ce genre de pathologie. Des soignantes se plaignent d’ailleurs de rentrer chez elles certains soirs la « tête vide ». Du coup, mieux vaut être à deux dans les petits salons, sachant que les personnes y restent trois heures d’affilée. « Oh ! s’écrit la psychologue, c’est infernal, moi je ne pourrais pas le faire, c’est trop dur ! ». Elle a raison, dans cette situation, être là est un travail à part entière, il faut tenir, endurer. Un travail qui passe inaperçu, qui fait l’objet de critiques récurrentes, « elles ne font rien », rien d’autre à nouveau que persister à être. Pourtant il y a une vraie fonction d’apaisement et de contenance dans le bercement que peut représenter pour ces personnes démentes d’entendre deux femmes parler ensemble des choses ordinaires, fût-ce dans une langue étrangère, du moment que c’est dans une langue qui permet une intimité tranquille entre elles. Être vivants ensemble ou au moins côte à côte,  c’est une mesure de sauvegarde pour la santé des soignantes et de ceux et celles dont elles s’occupent. C’est pourquoi les activités crêpes ou pâtisserie, mais aussi les moments passés à écouter de la musique ou à chanter ensemble, restent les « animations » qui ont le plus de succès.  Sur ce point, les Alzheimériens font plutôt preuve de discernement. Ils et elles apprécient la participation même passive à la vie quotidienne : la préparation des repas, le ménage, le pliage du linge (toutes ces activités qui font « tenir » Jeanne Dielman) dont les vieillards et les fous sont généralement mis à l’écart.

Le retour à l’ordinaire fait peur

Nous avons jusqu’ici envisagé l’ordinaire comme un perpétuel retour, fragile, aléatoire. Mais il existe aussi des situations où les ruptures avec l’ordinaire sont durables. Quand les gens qui sont durablement sortis de l’ordinaire reviennent, c’est comme s’ils revenaient de parmi les morts. Annie Ernaux le montre de façon poignante dans le fameux passage souvent cité où sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, soudain revient à elle :

Dans le jardin je la quitte, la laissant à la surveillance des soignantes assises auprès d’autres vieilles, d’un grand-père qui bave. Alors elle crie : « Annie ! »

Il y avait plus d’un an qu’elle n’avait pas prononcé mon nom. Sur le coup, je suis vidée de sensation. Cet appel est venu du fond de ma vie, de mon enfance. Elle me regarde : « Emmène-moi ! » Tout le monde s’est tu, écoute. Je voudrais mourir, je lui explique que ce n’est pas possible, pas maintenant. Après j’ai pensé qu’elle m’avait peut-être appelée de toutes ses forces parce qu’il y avait des gens autour d’elle. Ce n’est pas sûr[13]. »

Le retour est soudain, il est inattendu, la personne est là toute entière, d’un coup, elle n’avait donc jamais cessé d’être là ? Nous nous étions habitués, douloureusement, mais habitués tout de même, à compter sur son absence ; ce retour inopiné glace le sang. La personne n’était pas attendue. Dans le film Histoires autour de la folie, Lucien Bonnafé en donne un exemple terrifiant à propos des patients morts de faim dans les hôpitaux psychiatriques, quand il était jeune interne, durant la seconde guerre mondiale. Les délirants les plus délirants, au moment de l’agonie, cessaient de délirer, comme cette jeune fille qui s’excusait en mourant d’en avoir fait autant bavé aux soignants. Elle l’avait donc toujours su ?

Les alzheimériens ne témoignent pas de l’effet produit sur eux par la sidération d’autrui confronté à leur retour. Mais concernant les revenants des camps, la littérature lazaréenne de Jean Cayrol, entre autres, a témoigné de la difficulté à vivre pour ceux qui sont revenus de parmi les morts, tandis que, de cette difficulté, il existe aussi des versions plus ordinaires :

« Combien de noyés (et qui l’avaient été par accident, sans l’avoir désiré), ont dit, rappelés à la vie (j’en ai connu un et d’un tempérament nullement dégoûté), leur désenchantement, leur extrême dégoût à être ‘rentrés’ dans la vie de leur corps, et, à la surprise de leurs parents choqués qui s’attendaient à des émotions touchantes, ont manifesté leur aversion, leur déplaisir, leur fureur même d’avoir été ‘rappellés’, et ont demandé pourquoi on ne les avait pas laissé tranquilles. Je ne venais pas de si loin, absent seulement d’un bras et d’une main ; le retour pourtant me parut du même ordre[14]. »

La rééducation, poursuit Michaux, lui parut « contre-nature ». Les sensations éprouvées sont effrayantes. « Lorsqu’après des mois je réussis à pouvoir tourner ma main en dedans, comme tout le monde communément le fait sans attention spéciale, j’attendis, stupéfié, je me souviens, persuadé d’un désastre qui, me semblait-il, ne pouvait manquer d’arriver, comme si j’avais fait accomplir à ma tête, par exemple, une rotation complète jusque dans le dos »[15].  Notons que c’est dans les films de terreur, comme le célèbre Exorciste, que de telles « rotations » sont habituellement représentées.

Revenir à la vie ordinaire est difficile et douloureux après un passage extraordinaire (voyage, naissance, deuil…) ou après que la vie soit devenue ordinaire autrement (longue maladie, travaux dans sa maison…). Pour les gens pourtant ordinaires, au retour de voyage, le familier peut devenir étrange, unheimlich. Retour de l’hôpital. Retour d’exil. Retour au travail après une longue absence. Rien de plus fragile que les évidences de l’ordinaire qui peuvent se désaligner soudainement. On voit le désordre quand on rentre de voyage, la crasse chez soi quand on arrive de la blancheur de l’hôpital. Ça saute aux yeux. Pour les psychotiques, les objets peuvent faire des signes encore plus inquiétants, une jeune femme voyait des sourires se dessiner sur ses baskets, des sourires  ironiques qui se moquaient d’elle. Il arrive des signes supplémentaires, mal arrimés aux évidences communes, porteurs d’une conviction particulière, qui ne supportera pas le doute.

Il existe plusieurs degrés d’altération de la réalité : pour Marcel, si une infirmière était enceinte, il rappelait tout fort qu’elle avait eu des relations sexuelles, l’évidence s’imposait pour lui d’une causalité partageable mais non mobilisée habituellement car obscène, hors de la scène des échanges communs ;  plus grave,  pour François, si une infirmière avait mis des fleurs dans un vase, c’est qu’elle demandait des relations sexuelles. C’est là une causalité extraordinaire, mauvais choix dans le registre des causalités, typique de la psychose qui construit des causalités non admises collectivement, avec une conviction inébranlable. Différente des croyances collectives (les religions) ou individuelles (si je ne marche pas sur les lignes du trottoir, j’aurai mon bac). La conviction modifie la réalité, les croyances la teintent discrètement, permettant le maintien et le partage de l’ordinaire. Les convictions délirantes ou la perte des évidences de la quotidienneté exigent une greffe permanente de l’ordinaire rendue d’autant plus difficile à maintenir que ces manifestations engendrent des troubles cognitifs chez les personnes qui les fréquentent. Les soignantes ont la « tête vide » le soir en rentrant chez elle, rester dans un salon avec « un troupeau » de vieilles femmes démentes est « infernal » dit la jeune psychologue.

Si regarder son agenda, se fier à un ordre prévu et organisé rassure les personnes ordinaires et fait revenir à soi après un voyage ou simplement  une nuit difficile ; à la clinique de  La Borde qui accueille des psychotiques dans une organisation qui privilégie le travail sur la quotidienneté[16], la « feuille de jour » est nécessaire. Il s’agit d’une petite feuille photocopiée et affichée chaque jour à chaque  coin de couloir : elle rappelle soigneusement  chacune des activités qui auront liceu dans la clinique ainsi que l’actualité immédiate. Elle tient lieu de continuité et maintient la collectivité dans un monde matériel partageable.

L’ordinaire tient son évidence de signes minuscules qui exigent une attention constante faute de quoi on se retrouve hors du temps avec un verre en plastique bouillant dans la main au milieu d’insanités hurlées dans les couloirs..


[1] H. Michaux. Bras Cassé, Fata Morgana1973.

[2] M. Duras, La vie matérielle, P.O.L., 1987, page 22.

[3] P. Pharo, Plaisirs et dépendances dans les sociétés marchandes, Editions de l’Université de Bruxelles, 2012.

[4] Marguerite Duras. À propos d’India Song. http://www.ina.fr/art-et-culture/cinema/video/I04259990/marguerite-duras-a-propos-de-india-song.fr.html

[5] R. Forthomme, L’acédie, la dépression, la mélancolie et l’ennui. in: Collectif, sous la direction de Bernard Granger et Georges Charbonneau, Phénoménologie des sentiments corporels T2 Fatigue, lassitude, ennui, 2003, page 25.

[6] Ibid, page 22.

[7] M. Duras, À propos d’India Song, op. cit.

[8] Y. Andrea, Cet amour-là, Pauvert, 1999, page 79.

[9] Michel Couïll, Ballade du café, Institutions, Revue de psychothérapie institutionnelle, 45, pp. 83-88, 2010.

[10] De la pédiatrie à la psychanalyse (1969), Payot, 1989

[11] Cette monographie d’une enquête réalisée dans un ehpad est détaillée dans Pascale Molinier, Le travail du care, La Dispute, 2013.

[12] Le féminin générique se justifie du fait de la statistique. Les soignantes sont des femmes à plus de 90 %.

[13] A. Ernaux. Je ne suis pas sortie de ma nuit. Éditions Gallimard, 1997.

[14] H. Michaux, op. cit., page 42.

[15] Ibid.

[16] Selon un des fondements de la psychothérapie institutionnelle. Voir l’article de Jean Oury dans la revue Institutions, 1986 :  http://www.revue-institutions.com/articles/19/Document5.pdf.

Pascale Molinier est professeure de psychologie sociale à l'Université Sorbonne Paris Nord. Elle dirige la publication des Cahiers du genre, membre du comité de la revue Multitudes et jusqu'en 2019 membre du comité de rédaction de la Nouvelle Revue de Psychosociologie ainsi que directrice de l'UTRPP.

Lise Gaignard est psychanalyste, spécialisée dans la souffrance au travail. Ses recherches portent notamment sur la psychodynamique du travail.