L’ordinaire comme commencement du travail sur soi : le cas de la prise en charge des hommes et des femmes sans domicile

Cet article a été initialement publié en introduction du dossier “Retour à la vie ordinaire” co-dirigé par Sandra Laugier et Marie Gaille.

L’arrivée à la rue, l’installation dans le statut de « sans domicile fixe » ou de « sans abri » est rarement dû à la seule perte du logement, c’est généralement une étape, parfois l’aboutissement, d’un processus de disqualification commencé dans l’enfance. En effet, si les personnes qui se retrouvent un jour sans domicile ont des profils socioculturels différents, elles ont vécu des épreuves semblables, des ruptures comparables et possèdent pour la plupart un lourd « casier social » avant même d’entrer dans le système de l’hébergement d’urgence et de réinsertion sociale.

La désaffiliation (R. Castel), la disqualification (S. Paugam), la désinsertion (De Gaulejac) surviennent au terme de trajectoires individuelles au cours desquelles se cumulent et se renforcent un certain nombre de “déprivations” et de ruptures spécifiques, qui s’accompagnent de mécanismes de stigmatisation, de mise à l’écart et de rejet. Il s’agit donc de processus multidimensionnels, qui agissent non seulement au niveau des personnes concernées, mais aussi à celui des représentations dont elles sont l’objet[1].

Les personnes sans domicile sont des personnes qui ont perdu, ou n’ont jamais eu, leur logement personnel, non précaire. Maryse Bresson a démontré que le logement était une norme intégratrice[2], en être privé, c’est être immédiatement perçu comme pauvre. Il existe cependant une classification des personnes sans domicile : certaines dorment dans des lieux dits « non prévus pour l’habitation » que l’on peut caractériser par l’expression de personnes sans-abri, d’autres dorment dans des « habitats précaires », (mobil’ home, camping, squat…), d’autres, enfin, sont hébergés en centre d’hébergement. Ces deux dernières catégories sont le plus souvent désignées par le vocable de personne sans domicile. Cet article traite des personnes sans domicile qui sont pris en charge, et donc hébergées, dans des centres d’hébergement, qu’ils soient d’urgence (C.H.U), de réinsertion sociale (C.H.R.S) ou de stabilisation (C.H.S)[3].

Au cours de l’étude de terrain que nous avons réalisée dans le cadre de notre doctorat de sociologie[4], nous avons observé plusieurs éléments mis en place dans l’objectif de « réinsérer » les personnes hébergées en centre d’hébergement. Nous avons alors questionné la définition que les professionnels ont de la réinsertion, et nous avons constaté que, devant l’impuissance à proposer une réinsertion économique stable, les travailleurs sociaux s’attelaient à ancrer les personnes hébergées dans une routine quotidienne ordinaire.

Les politiques publiques de lutte contre la pauvreté se divisent entre intervention et assistance. L’intervention est positive puisqu’elle vise le retour à la pleine vie sociale (Castel, 2009) de la personne auprès de qui l’on intervient, alors que l’assistance est négative puisqu’elle est, aujourd’hui, perçue comme inutile dans la mesure où elle ne permet pas à la personne assistée d’améliorer son sort, mais simplement de survivre[5].

La prise en charge des personnes sans domicile se situe dans le volet de l’intervention sociale et vise la réinsertion de personnes disqualifiées ou désaffiliées. L’analyse de cette prise en charge permet de mettre à jour un processus de requalification qui tente de retourner le stigmate qu’a fait naître la situation de sans-abri, de faire cesser le jugement social de déviance, et de rompre avec la vie d’errance. La requalification est un état social qui confère à la personne anciennement disqualifiée, invalidée, désaffiliée un statut de personne vulnérable qui n’a pas, et n’aura peut-être jamais, le statut de personne inclue[6]. Pour se mettre en œuvre, le processus de requalification nécessite d’être pensé et élaboré à partir des visions du monde, des idéaux des travailleurs sociaux, mais aussi du contexte socio-économique et du contexte politique défini par les politiques publiques. Le processus de requalification doit donc aboutir à la construction d’une identité sociale conforme aux attentes et aux représentations qu’ont les travailleurs sociaux de ce que peut être la réinsertion de ces personnes sans domicile. L’objectif de la prise en charge est alors de rompre avec la vie extraordinaire de la rue et d’installer la personne hébergée dans un quotidien routinier et ordinaire, décrit à partir des représentations des agents de ces mesures d’intervention sociale.

Après avoir décrit l’extra-ordinaire de la vie à la rue, nous aborderons le processus de requalification mis en œuvre par les travailleurs sociaux à partir de la gestion du temps et des activités proposées. Nous verrons alors que cette vie ordinaire, présentée comme finalité du processus de requalification, n’est pas la vie ordinaire de l’inclusion.

La vie extra-ordinaire des personnes sans domicile

Les personnes qui se retrouvent à un moment donné de leur vie à vivre et dormir dans la rue, ou dans des lieux non prévus pour l’habitat, ont généralement connu, dans leur parcours, des ruptures sociales, et parfois psychiques. Selon les témoignages recueillis, à la rue, les personnes sans domicile ne vivent plus, mais elles survivent : elles se situent dans une sorte de temporalité de l’immédiat, dictée par la nécessité d’assouvir leurs besoins physiologiques et celle de se trouver un abri, un refuge, qu’il soit institutionnel ou informel. Pour (sur)vivre dans la rue, il faut être doté d’une grande résistance physique et mentale ainsi que de fortes capacités d’adaptation, du fait des difficiles conditions de vie.

Ce mode de vie s’oppose indéniablement à ce que, communément, on imagine de la vie ordinaire. Le rapport au temps qui entrave la projection et l’espérance, le rapport au corps qui diminue et handicape, le rapport à l’autre dans des interactions emplies de violence physique tout autant que symbolique apparaissent comme autant d’éléments d’une vie extra-ordinaire, pris dans le sens d’une vie qui sort des cadres, qui est extérieure à celle communément vécue. Analyser la vie à la rue comme une vie extra‑ordinaire permet alors de comprendre et de saisir les éléments que les professionnels de l’intervention sociale vont s’attacher à faire disparaître dans le processus de prise en charge.

Le clochard symbolise le mieux l’extra-ordinaire de la vie à la rue, même si cette « figure emblématique de l’envers ricanant de la normalité et de l’ordre social[7] » ne représente pas toutes les personnes vivant à la rue. La figure du clochard publie l’extra‑ordinaire de cette vie qui se dérouledans l’espace public et qui apparait curieuse pour les inclus dont nous sommes.

La gestion du temps et de l’espace est la première caractéristique de la vie extraordinaire des personnes sans abri. Jongler avec les rythmes imposés par les organismes d’assistance et par les besoins du corps constitue l’activité quotidienne essentielle. À ce propos, Julien Damon parle d’un jeu de ping-pong[8] visant à ne pas laisser la personne sans abri statique, mais à la placer au contraire dans une sorte de mouvement de la survie.

Expulsées de leur porte cochère ou de leur centre d’hébergement au petit matin, les personnes sans abri doivent se déplacer d’un rendez-vous social à un lieu de service, d’un point de rencontre à un lieu de travail[9]. L’agenda et les déplacements des personnes sans abri sont d’une grande complexité et se construisent à partir des besoins physiologiques dont l’assouvissement confère le sentiment d’exister.

Le corps a ses rythmes qu’il convient de respecter, manière de le conserver toujours au présent et d’en assurer ainsi la permanence comme son bon usage, non pas seulement parce que les personnes s’affirment ainsi toujours vivantes, mais parce que c’est l’effort même de cette routinisation qui constitue leur combat quotidien et qui apparaît à leurs yeux comme la preuve de leur être dans le monde[10].

Ce sentiment d’exister, d’être au monde est renforcé par le témoignage discret, la reconnaissance des individus inclus. Ainsi, les personnes sans abri parlent de leur rue ou de leur abri comme de leur chez-soi, elles habitent leur quartier et ont des voisins. Cette inscription dans un espace sociogéographique est nécessaire au maintien d’une certaine condition de soi, et ce, même lorsque cette présence est tout juste tolérée[11].

Ainsi, alors que la plupart des éléments qui font l’ordinaire d’une vie échappent à leur pouvoir d’organisation, ils s’en accommodent et créent, par la régularité de leurs déplacements et de leurs présences, un emploi du temps ordonné et strict, un nouveau quotidien, une nouvelle routine. Ils reconstruisent ainsi des repères spatiaux, temporels et sociaux qui leur permettent de contrecarrer le processus de déstructuration identitaire induite par l’exposition de leur intimité dans l’espace public.

Dès lors, le retour à la vie ordinaire doit permettre de rompre avec le quotidien de la survie. Il doit, à partir d’interactions plus ou moins soutenues et plus ou moins longues entre un ensemble de professionnels de l’intervention sociale et la personne hébergée, permettre à celle-ci de (ré)adopter des cadres, et des normes, routiniers, ordinaires. Or, quand « deux êtres se rencontrent, deux mondes, objectivés, se font face[12] » et, dans cette institution totalisante (Adorno : 1944) qu’est l’intervention sociale, c’est le monde objectivé du travailleur social qui « gagne ». En d’autres termes, la définition de la vie ordinaire se trouve dans les visions du monde des travailleurs sociaux responsables du processus de requalification et c’est à partir de l’objectivation de ces visions du monde que le processus est mis en œuvre au travers, la routinisation du quotidien.

Analyser le passage de la vie extra-ordinaire au retour à la vie ordinaire permet alors de saisir les représentations qu’ont les travailleurs sociaux de la vie ordinaire des personnes vulnérables. Cette vie ordinaire s’exprime dans les activités qui rythment la vie des personnes hébergées et qui, nous allons le voir, s’organise essentiellement autour d’une gestion du temps professionnel et des rapports sociaux de sexe.

Le temps ordinaire

Pour accompagner les personnes hébergées vers la requalification, les professionnels de l’intervention sociale[13] commencent par (re)créer des conditions de vie qu’ils perçoivent comme normales, ce qui est la condition sine qua non d’un retour à la vie ordinaire : « Nous leur proposons donc un espace sécurisant dans lequel elles feront l’apprentissage des gestes de la vie quotidienne et appréhenderont mieux et différemment leur avenir. » (Armelle Langlement[14], directrice de la Maison des Femmes, Montrouge.)

Au cours de l’étude de terrain que nous avons réalisée dans le cadre de notre doctorat de sociologie, nous avons observé plusieurs éléments mis en place dans l’objectif de ramener puis de maintenir les personnes hébergées dans ce quotidien. Le règlement intérieur rappelle, par exemple, les obligations de conformité sous peine d’exclusion ; l’exclusion, qui constitue un retour à la vie extra‑ordinaire de la rue, est censée leur rappeler qu’être hébergé est un « privilège » :

[Enquêtrice : Et si la personne ne fait pas les tâches ménagères et tout ça ?] Alors, c’est un avertissement. On les prévient, y’a un avertissement et au bout de trois avertissements, c’est pareil, ça peut être une exclusion de trois jours. (…) [Et comment ils vivent cette exclusion ?] Généralement, ils le prennent bien. Puis, souvent, pratiquement tout le temps, ceux qui ont eu des exclusions de quelques jours ont trouvé que c’était juste. Admettez la punition et trouvez… je dirais même pas que c’est une punition, c’est pour aussi leur dire « écoutez les gars, faut pas vous laissez aller. » 

Ervin, animateur social, C.H.S. mixte et couple.

Le règlement, dans son aspect coercitif, impose aux personnes hébergées de s’engager dans le processus de requalification et, donc, de vivre le quotidien tel qu’il est pensé et articulé par les professionnels de l’intervention sociale. Le premier élément du quotidien est le rapport au temps. Le travail de réapprentissage des normes de vie (Grémion, Lipiansky, 1999, p.81) commence en effet par l’intériorisation autoritaire d’un nouveau rapport au temps.

Si on a un peu de retard, on ne peut plus manger, c’est comme l’armée, c’est strict. 

François, S.D.F, 50-55 ans, C.H.U. pour hommes.

Les personnes hébergées vont devoir se conformer à une temporalité sociale construite autour du travail, si elles occupent un emploi : les professionnels distinguent, dans le quotidien des centres, les jours de la semaine et ceux du week-end. Ils imposent des horaires de lever et de repas, parfois même de sortie, organisent des fêtes, etc.

Nous avons vu que, dans la rue, l’emploi du temps était construit autour des besoins physiologiques. Claudia Girola parle à ce sujet du présent comme étant, le temps de l’action[15]. L’organisation du temps dans les centres d’hébergement doit rompre avec ce présent de l’action et permettre la projection. Le premier élément est la rédaction par la personne hébergée, aidée de son référent social, d’un projet d’insertion.

Le projet d’insertion constitue une sorte de fil directeur de la prise en charge. Influencé par le contexte politique, économique et médiatique qui le place au cœur des politiques publiques, le projet d’insertion vise à donner un objectif individualisé, basé en principe sur les motivations, les envies, mais aussi les possibilités physiques, matérielles, aussi bien qu’intellectuelles, de la personne accompagnée. En le rédigeant avec son référent, la personne hébergée s’engage à travailler avec les professionnels pour atteindre les objectifs médicaux, sociaux, professionnels ou familiaux fixés. Ce projet d’insertion n’a en réalité que peu de valeurs aux yeux des professionnels, son utilité n’est pas dans la relation contractuelle qu’il crée, mais dans la capacité qu’il confère à la personne disqualifiée de formuler un « futur ». Le futur à long terme est systématiquement présent (retrouver un travail, avoir un logement, récupérer les enfants, etc.), cependant les travailleurs sociaux ne s’y attardent pas et insistent sur les objectifs accessibles, c’est-à-dire sur le futur à court et moyen terme. Ils posent ainsi des repères temporels permettant de sortir de l’immédiat et de l’isolement social qu’induit la situation de sans-abri.

Outre cette projection de soi dans le futur, le travail d’accompagnement social des personnes hébergées doit aussi permettre la présence de soi dans les temporalités sociales partagées. Les fêtes traditionnelles ou incontournables constituent un exemple évocateur.

Ils ont quartier libre pour la fête de la musique ou la Nuit blanche. En général, on sort en groupe et on boit des coups. Ce qui évidemment est interdit dans le centre. Là, on peut le faire. C’est codifié. 

Fabrice, éducateur spécialisé, C.H.R.S pour hommes.

Au-delà de la cohésion et du sentiment d’appartenance à un groupe, ces fêtes permettent de rompre avec le quotidien : rupture de temps, d’espaces, mais surtout de normes du groupe (Duvignaud, 1977). Les événements[16] qui viennent rompre avec le quotidien permettent, même s’ils n’existent que parce que l’autorité les a acceptés, d’oublier la force coercitive de l’accompagnement social.

Ces fêtes permettent aussi de distinguer les jours chômés des jours ouvrés. En effet, que ce soit l’organisation des semaines ou des jours, l’emploi du temps est calqué sur des horaires de travail et c’est l’organisation même des journées, notamment au travers des activités et des ateliers qui illustrent le mieux cette volonté de (ré)instituer un rapport au temps proche de celui des personnes inclues. Le lien entre le temps du centre d’hébergement et le temps du travail est d’autant plus fort que le quotidien des centres d’hébergement est organisé et assuré par des personnes salariées.

Les heures de levers, les heures des repas, mais aussi les heures des animations et des entretiens de suivi social, se justifient par la présence des professionnels, mais aussi par l’imposition de leurs propres contraintes horaires aux personnes hébergées avec l’objectif explicite de les (re)mettre dans une certaine « dynamique de société » (Christian, directeur d’un CHS mixte et couples.) et de « réapprendre à avoir un emploi du temps, des contraintes et des horaires. » (Pauline, directrice, C.H.R.S femmes.).

Dans ce rapport au temps, nous pouvons distinguer deux types d’organisation qui semble correspondre au profil des personnes hébergées. Certains centres proposent des activités toute la journée (essentiellement les centres accueillant en priorité des femmes seules ou des femmes âgées) alors que d’autres organisent leur journée autour de l’administratif, du suivi social ou de la santé et proposent des activités plutôt en soirée et les samedis et dimanche (généralement les centres qui accueillent des femmes avec enfant ou des hommes). Ces activités sont, dans la grande majorité des cas étudiés, basées sur le volontariat, même si la personne hébergée peut se sentir obligée d’y participer.

Toutefois, un centre pour femme oblige ses résidentes à être présentes à tous les ateliers et encadre leurs temps de loisir, de repos et de sortie. L’argumentaire des professionnelles de ce centre au sujet de ce rapport au temps est exemplaire des situations observées par ailleurs : intérioriser l’existence de contraintes horaires, s’habituer à un emploi du temps, s’obliger et s’inscrire dans une dynamique externe…

La télé est interdite la journée, mais l’atelier est annulé et il pleut. Les femmes ne peuvent pas sortir. Deux femmes attendent dans la pièce de repos. L’une d’entre elle décide d’allumer quand même la télé pour passer le temps. La seconde sort de la pièce en disant « tu vas avoir des histoires ! » mais vient s’installer dans le canapé du couloir en face de la télé et la regarde tout de même. Mais elle n’est pas dans la pièce… elle n’est donc pas complice de l’infraction.

Extrait du journal de terrain, décembre 2007 – Contexte : dans ce centre, qui n’accueille que des femmes, la télé est dans le réfectoire, juste à côté des bureaux des professionnelles. Lors des rendez-vous, on patiente sur un canapé dans le couloir. Selon la place que l’on occupe sur ce canapé, on peut voir la télé.

Il s’agit en imposant ces ateliers de renouer avec la régularité d’un emploi du temps et les contraintes horaires. La plupart des centres d’hébergement ne contrôlent pas les horaires de sortie, à l’exception des sorties de nuit, mais imposent aux résidents de demander l’autorisation de s’absenter plusieurs jours, et notamment lorsqu’il s’agit de visiter de la famille ou de partir en vacances.

L’organisation de ses activités et leur appréhension comme activité de loisirs ou « travail » dépendent du sexe des personnes hébergées, de leur rapport à l’emploi (notamment du fait de leur âge) et donc, de la place et de l’importance que le centre d’hébergement accorde à l’emploi. Il apparait alors que la plupart des ateliers « féminins » sont proposés durant les heures de travail et c’est systématiquement le cas des ateliers qui leur sont complètement réservés. Dans les centres pour hommes, les activités, souvent tournées vers l’extérieur, ont au contraire lieu durant des heures de loisirs : après le travail, en début de soirée ou le week-end.

Les activités occupent une place importante dans le quotidien des personnes hébergées et surtout des femmes puisque les hommes sont davantage invités à s’identifier au modèle de l’homme gagne-pain au travers d’une recherche active d’emploi. Les contenus de ces activités permettent de saisir les grandes lignes de la vie autonome imaginée par les professionnels. Or, ces contenus, mais aussi la manière de les concevoir, sont intimement liés au sexe des personnes accompagnées, le genre est donc un élément incontournable de l’analyse de la vie ordinaire des personnes requalifiées.

Les activités, les interactions quotidiennes faites de « petites choses, de petits riens, de petites attentions » (Erica, chef de service, C.H.S mixte et couple) sont autant d’élément qui permettent, par un ancrage dans le quotidien, de favoriser l’émergence d’une routine, de (re)nouer avec le « normal », de donner une « finalité » à des vies d’errance marquées par l’extra-ordinaire. Si l’extra-ordinaire s’oppose à l’ordinaire alors le processus de requalification a pour but d’ancrer ces vies d’errance dans un sens ordinaire, commun, celui du quotidien, de la routine.

L’ordinaire du genre

Pour « meubler le temps » libre, les professionnels du centre, parfois aidés de bénévole, proposent des activités de toutes sortes et plus ou moins élaborées : ouverture simple de la salle de jeux, atelier d’écriture avec un écrivain bénévole, débat-gouter, soin du corps, courses, foot, visite culturelle… Ces activités véhiculent des valeurs, des normes, des représentations du monde social et, notamment, des représentations des rôles de genre[17]. Soulignons que cela n’est pas le seul fait des processus de requalifications à destination des personnes sans domicile, Céline Cardi relève les mêmes éléments dans l’analyse de l’incarcération des femmes :

L’incarcération ne signifie pas seulement pour elles effectuer une peine : il s’agit de leur apprendre leur métier de mère, ce qui constitue une première étape d’insertion dans la société [18]

Hyest, Cabanel, 2000, 33

Les activités, la participation à la routine ou encore la place de l’emploi dans le quotidien témoignent de la représentation d’un monde social sexué. Les discours justifiants ces pratiques de prise en charge reprennent à leur compte l’idée de genre et de la division sexuelle des rôles, parfois jusqu’à l’extrême encourageant alors la reproduction de la domination masculine. Le discours des agents de la requalification montre que, la plupart du temps, la reproduction des stéréotypes de genre est inconsciente et correspond en réalité à l’expression d’une représentation des normes et valeurs de genre parfaitement intégrée.

La forte féminisation des métiers du social n’est probablement pas étrangère à ce phénomène. Nous pouvons supposer en effet que les professionnelles projettent leurs besoins et leurs attentes dans le processus de requalification. Comme le montre de nombreux travaux sur les inégalités sociales liées au genre, les rapports sociaux de sexe et les représentations traditionnelles des rôles de genre composent les carrières,[19] ce qui peut en partie expliquer la forte présence des fonctions « naturelles » de la femme dans le processus de requalification des femmes et la quasi-absence dans celui des hommes. Au travers du processus de requalification, les normes et valeurs féminines sont celles du soin et de l’altruisme, c’est-à-dire celles en lien avec les compétences supposées naturelles de la femme, alors que le rôle des hommes est souvent limité à l’emploi et à la protection et se définit, souvent, en négatif de celui des femmes (« prendre en charge » contre « prendre soin »).

Je me demande si les hommes ont la capacité de rester dans la maison. Ici, c’est un lieu participatif : cuisine, ménage, linge, à la fois il y a toujours 2 responsables et ça tourne… c’est la même chose pour les poubelles. 

Anaëlle, Éducatrice spécialisée, C.H.R.S pour femmes.

La vie ordinaire des femmes requalifiées s’articule alors autour des tâches domestiques et du rôle de mère et de gardienne du foyer. Ce sont là les fonctions piliers de l’identité sociale de la femme requalifiée, le travail étant davantage vécu comme une nécessité ou un complément de revenu à une situation financière fragile. Or, comment envisager la requalification d’une femme qui ne serait ni coquette, ni féminine ? Puisqu’il semble que ce soit le quotidien des femmes que de prendre soin de leur image, de prendre soin de leur corps, mais aussi de leur logement et de leurs enfants. Dès lors, le quotidien du processus de requalification des femmes se déroule dans une sorte de temps suspendu, conforme à l’imaginaire social du développement personnel et du bien-être puisqu’il s’agit avant tout de « réapprendre à être femme » dans la mesure où « la majorité d’entre elles sont très déstructurées et [où] leur identité féminine est bien souvent oubliée. » (Catherine, monitrice éducatrice, conseillère d’insertion professionnelle, E.S.I mixte).

La vie ordinaire des hommes requalifiés, telle qu’elle se laisse approcher dans le processus de requalification, est située dans « l’avoir » (avoir un emploi, avoir un revenu, avoir une famille…) plutôt que « l’être » (être féminine, être coquette, être une bonne mère…)

Dire que les femmes se situent plus du côté de l’« être » signifie reconnaître dans la précarité féminine la prévalence d’une position qui met en avant la place que le sujet occupe dans le regard de l’autre ou, pour reprendre le vocabulaire psychanalytique, dans le désir de l’autre[20].

Cinzia CROSALI, psychologue-coordinatrice d’Intervalle.

Le quotidien des hommes hébergés s’articule alors en accord avec cette idée de la possession et de l’image de l’homme gagne-pain, pourvoyeur de fonds et responsable.

En travaillant 2h par jour, une heure par jour, 3h par jour, comme on veut, vous voyez… Mais on demande un engagement, mais qui est rémunéré en même temps. Donc on fait valoir qu’en travaillant un peu, on a un complément… Par rapport à ce qu’on veut etc., et on rentre dans une dynamique de société.

Christian, directeur d’un CHS mixte et couples.

Pour ce professionnel, le complément de revenus va permettre d’acquérir des biens matériels qui vont agir positivement sur le processus de requalification de l’homme :

Parce qu’il a investi des choses dont ils savent qu’ils ne pourront pas utiliser à la rue : ils ont investi dans une télé, dans des meubles… Voilà et ça, ils ont envie de le conserver. Ils ont fait leur acte de propriété, je dirais, et ils ont besoin d’aller les conserver. 

Christian, directeur d’un CHS mixte et couples.

Le quotidien des hommes est généralement moins contraint que celui des femmes, ils bénéficient de moins d’activité organisée par le centre. Ils se tournent plus souvent vers des activités extérieures dont le bénévolat qui est d’ailleurs encouragé par les professionnels dès lors que le lieu de la pratique bénévole n’est pas lié au lieu de la prise en charge. Cette activité permet alors, sinon de renverser, tout au moins d’équilibrer les rôles de pouvoir durant un espace-temps délimité et d’occuper une place socialement valorisante, de faire comme tout le monde et surtout d’avoir une activité qui donne l’impression de travailler et qui permette de nouer des rencontres amicales, et pourquoi pas amoureuses :

Il n’y a que le travail pour se retrouver soi-même, se sentir utile et le bénévolat, ça permet ça aussi.

Patrick, 40-45 ans, 2 enfants vivant avec leur mère, divorcé, hébergé en C.H.R.S pour hommes.

Tu vois, les autres bénévoles, ils ne savent pas qui tu es. Pour eux, tu es juste bénévole, tu donnes de ton temps, tu aides les S.D.F. Ils imaginent même pas que tu sois à la rue et que tu aides les S.D.F. (…) il y a un peu de séduction, un peu d’amitié, mais je mens… je cache… alors, je pousse pas la relation. Mais quand même, ça fait du bien.

David, 38 ans, diplômé du supérieur, habite la rue.

Cette activité leur permet à la fois d’acquérir une reconnaissance sociale (« je me suis senti utile. »), mais elle permet aussi de se distinguer de ceux à qui ils viennent en aide, les autres, les « S.D.F ». Il faut donc concevoir cette activité des hommes hébergés comme un moyen de retourner le stigmate et de satisfaire à l’injonction de genre : l’homme doit « prendre en charge », le bénévolat lui permet cette revalorisation en lui procurant des relations sociales proches des relations de travail (collègue, mission commune, usagers, etc.).

Dans le processus de requalification, le quotidien ordinaire d’un homme véhicule l’image d’un homme plutôt solitaire, actif et qui ne perd pas son temps dans des mièvreries perçues comme féminines. Et même si ce constat tend à se réduire et que les divisions sexuées des processus de requalification semblent s’affaiblir, notamment avec l’augmentation du nombre de places mixte, peu de centres d’hébergement pour hommes proposent un travail réflexif sur soi aux hommes qu’ils hébergent alors que c’est bien souvent présenté comme un pré requis du processus de requalification des femmes. La vie ordinaire des femmes requalifiées est donc placée à l’intérieur du domestique. La sphère domestique est, en effet, pensée comme permettant la reconnaissance sociale, et ce, d’autant plus que les positions professionnelles de ces femmes sont très souvent en lien avec leurs supposées compétences naturelles (service à la personne). Cependant, cela ne permettra pas, à la majorité d’entre elles d’acquérir une indépendance économique stable, suffisante pour sortir des dispositifs de l’intervention sociale. La vie ordinaire des hommes est, elle, placée à l’extérieur, dans la sphère publique, afin d’éloigner le stigmate et le sentiment d’avoir échouer à assumer son rôle d’homme gagne-pain.

Conclusion

L’ordinaire a une place importante dans le travail des accompagnants sociaux : par cet ancrage dans un ordinaire qui semble commun, les personnes sans domicile doivent pouvoir (re)donner du sens à leur vie et c’est ce que permet le processus de requalification. Cependant, la prise en charge des personnes sans domicile a donc pour fonction de rompre avec la vie d’errance, la vie extra-ordinaire, mais non de rompre avec l’accompagnement social. Par le quotidien routinier, le travail social permet l’ancrage dans un « ordinaire » qui permet de se (re)contruire une identité sociale acceptable : celle d’homme ou de femme requalifiée. Cet ordinaire, parfois désuet, est indéniablement genré et il est le reflet de l’imaginaire social des rôles sociaux de sexe. Ces représentations des identités de genre prennent toute leur importance dans le contexte socio-économique qui caractérise la situation des personnes requalifiées : le précariat (Castel, 2007).

L’emploi est une norme intégratrice. Par l’emploi, on acquiert un statut social, on accède à la reconnaissance (Demazière, 1995). Mais dès lors que l’emploi se fragilise et qu’émerge et s’installe durablement le sous-emploi, la requalification par le travail ne semble plus se suffire à elle-même (Senett, 2000[21]). Avoir un travail ne suffit plus à s’assurer d’obtenir un logement, tout au moins dans les métropoles françaises. Si l’emploi reste en substance le cœur du processus de requalification, tout ne peut plus s’articuler autour de lui puisqu’il n’est plus l’assurance d’une existence stable.

Ainsi, le processus de requalification des personnes sans domicile prépare les individus à accepter et à vivre le précariat en leur proposant d’autres moyens d’affirmation de soi et de reconnaissance sociale. La vie ordinaire qu’ils s’apprêtent à vivre n’est pas commune avec celle des travailleurs sociaux qui jouissent, du fait de leurs qualifications, d’un emploi stable. Les personnes sans domicile sont accompagnées vers une vie qui peut finalement se caractériser par un infra-ordinaire, c’est-à-dire une vie « en dessous » de l’ordinaire que vivent les personnes inclues pour lesquelles les frontières de genre sont plus perméables et plus souples. Le processus de requalification vise donc bel et bien au retour à la vie ordinaire des personnes vulnérables si l’on admet, à l’exemple de ce que l’on a vu dans cet article, que l’inclusion n’est pas l’objectif de la prise en charge et que l’ordinaire des personnes vulnérables n’est pas l’ordinaire commun, mais l’ordinaire d’une vie socialement fragile, d’une vie socialement accompagnée.


[1] B. Destremau, P. Salama, Mesures et démesures de la pauvreté, Paris, PUF, 2002 ; p.131.

[2] M. Bresson, XXX

[3] Dans un parcours « idéal », le C.H.U. doit accueillir l’urgence pour une quinzaine de jours et le C.H.R.S doit proposer un travail d’accompagnement social visant la réinsertion économique et social en 6 mois renouvelable une fois. Les C.H.S accueillent des personnes désocialisées, au long parcours de rue et qui sont accompagnées sur un temps non déterminé dans le cadre législatif. En pratique, tous ces centres accueillent des personnes sans domicile sur des temps beaucoup plus long que ceux prévus dans le cadre, et ils disposent d’une même accompagnement social. La différence la plus importante se fait avec les C.H.U. qui, concernant l’urgence, propose des hébergements en dortoir, disposent d’un encadrement social moins important et affichent une capacité d’accueil parfois démesurée (jusqu’à 560 lits à Paris).

[4] Séverine Mayol, Devenir un bon pauvre. Analyse genrée de la prise en charge des personnes sans domicile. Thèse pour le doctorat de sociologie, (dir. J. Spurk), soutenue publiquement le 12 février 2012 à l’université Paris Descartes.

[5] Une citation de Lao Tseu est souvent rapportée pour justifier cette différence : « Si tu donnes un poisson à un homme, il mangera un jour. Si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours ».

[6] A l’instar d’Etienne Gilson, nous avons fait le choix d’utiliser les orthographes « inclu » et « inclue » par analogie à « exclu » et « exclue ».

[7] Patrick Declerck, Les Naufragés. Avec les clochards de Paris, Paris, Plon, 2011 ; p.347.

[8] Julien Damon, La question SDF : critique d’une action publique, Paris, PUF, 2002

[9] Les personnes sans domicile désignent par travail toute activité créant un revenu : la manche, la vente de journaux de rue, le vol, mais aussi de façon plus « classique », le travail au noir, les petits travaux ou contrat d’insertion, etc.

[10] Claudia Girola, « Le temps et l’espace : deux termes indissociables pour la compréhension des pratiques identitaires des personnes sans abri » dans Les SDF. Visibles, proches, citoyens (dir. Danielle Ballet), PUF, Paris, 2005, pp.65-78, p70.

[11] Sophie Rouay-Lambert, « Sur les traces des sans-abri », Espaces et sociétés 1/2004 (n° 116-117), p. 29-45. Consulté sur Internet : www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2004-1-page-29.htm

[12] Peter L. Berger, Thomas Luckman, La construction sociale de la réalité, Paris : Méridiens-Klincksieck, 1994 (1986).

[13] Nous regroupons sous la dénomination « professionnels de l’intervention sociale », l’ensemble des personnes inclues, engagées dans des processus de requalification des personnes hébergées. Cela concerne donc les travailleurs sociaux (éducateurs spécialisés, assistant de service social…), mais, aussi, les membres de la direction, le personnel d’accueil et d’entretien et les bénévoles.

[14] Intervention lors du colloque “Femmes sans domicile de plus de 50 ans’ – MIPES – janvier 2009

[15] Op. cit. p.73

[16] Notons que les célébrations sont, dans les centres d’hébergement observés durant l’enquête de terrain, presque toujours en lien avec la culture française chrétienne, et ce, alors même que de nombreuses religions et de nombreuses nationalités se côtoient dans la plupart de ces centres ; lorsque ces fêtes n’ont pas leur fondement dans nos racines judéo-chrétiennes, ce sont alors des fêtes localement sacralisées (la Nuit Blanche, la fête des voisins, etc.).

[17] Nous abordons ici un des principaux aspects du processus de requalification. Notons cependant que le travail éducatif réalisé par les professionnels de l’intervention sociale véhicule des représentations stéréotypées des genres et qu’il symbolise l’hétéronomie sociale de genre dans la (re)construction identitaire. Voir à ce sujet Séverine Mayol, Op Cit.

[18] Céline Cardi, « Le contrôle social réservé aux femmes : entre prison, justice et travail social », Déviance et Société 1/2007 (Vol. 31), p. 3-23.

[19] On pourra notamment se référer sur ce sujet à Margaret Maruani, Les Nouvelles Frontières de l’inégalité. Hommes et femmes sur le marché du travail, La Découverte/MAGE, Paris, 1999.

[20] Intervention lors de la journée d’étude « Est-ce ainsi que les femmes vivent ? », MIPES, 26 janvier 2007. Actes en ligne : http://www.mipes.org/IMG/pdf/CR_Est-ce_ainsi_que_les_femmes_vivent_Janv_2007.pdf

[21] « Comment un être humain peut-il se forger une identité et se construire un itinéraire dans une société faite d’épisodes et de fragments ? Dans la nouvelle économie, l’expérience dominante est celle de la dérive de lieu en lieu, de job en job. » Sennett R., Le travail sans qualité : Les conséquences humaines de la flexibilité, Paris, Albin Michel, 2000 ; p. 31.

Séverine Mayol est maîtresse de conférences en sociologie à l'Université de Versailles Saint-Quentin (Printemps). Elle est notamment collaboratrice scientifique pour le RFAS, DREES et Ministère des solidarités et de la santé. Elle participe également à une recherche France-Québec sur la co-construction des politiques publiques du vieillissement.